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- Rachid Boudjedra (*)
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- Issu d'une famille
bourgeoise, Rachid Boudjedra est né le 5
septembre 1941 à Ain Beida où il passe sa prime
jeunesse. Les études commencées à Constantine
sont poursuivies à Tunis au lycée Sadikia.
Après l' indépendance, c'est le retour au pays
natal. Il entreprend alors des études de
philosophie à Alger et à Paris. Son cursus
universitaire s' achève avec la présentation
d'un mémoire sur Céline. Il se destine à l'
enseignement (Blida) mais en 1965 il quitte l'
Algérie et séjourne en France puis au Maroc. Il
a assuré des séminaires à travers le monde:
Maghreb, Proche-Orient, Europe, Etats-Unis.
Interdit de séjour pendant plusieurs années, il
retourne en 1974 en Algérie où il a commencé
par enseigner à l' université d'Alger avant
d'assumer des fonctions au ministère de l'
information et de la culture. Il participe à la
rubrique culturelle de la revue hebdomadaire Révolution
Africaine, et depuis la création de la ligue
des droits de l' homme, il en est membre.
- Boudjedra inaugure sa
carrière littéraire par un recueil de poèmes Pour
ne plus rêver (1965), publié aux Éditions
nationales d'Alger, illustré par le peintre
-déjà consacré alors- Mohamed Khadda, version
censurée par l' éditeur. La deuxième version, Greffe,
paraîtra en 1984 aux Éditions Denoël et sera
traduite en arabe. Il est l' auteur de quelques
essais: La Vie quotidienne en Algérie (Paris,
Hachette, 1971), Naissance du cinéma
algérien (Paris, Maspéro, 1971), Journal
palestinien (Paris, Hachette, 1972). Mais
c'est son oeuvre romanesque qui le fait
particulièrement connaître. Son premier roman, La
Répudiation, édité chez Denoël en 1969
est couronné par le prix des Enfants terribles.
Toujours chez le même éditeur paraîtront: L'
Insolation (1972), Topographie idéale
pour une agression caractérisée (1975), L'
Escargot entêté (1977), Les 1001 années
de la nostalgie (1979), Le Vainqueur de
coupe (1981), Le Démantèlement
(1982), La Macération (1984), La Pluie
(1987), La Prise de Gibraltar (1987).
Boudjedra a également signé quelques scénarios
dont: Chronique des années de braise (Palme
d'or du Festival de Cannes en 1975) et Ali aux
pays des mirages (Tanit d'Or du Festival de
Carthage en 1980).
- L' oeuvre romanesque
de Rachid Boudjedra initialement conçue en
langue française (La Répudiation, L'
Insolation, Topographie idéale pour une
agression caractérisée, L' escargot
entêté, Les 1001 années de la nostalgie,
Le Vainqueur de coupe.) nous est livrée
actuellement, dans sa version originale, en
langue arabe pour, dit-il, "moderniser le
roman arabe"! Le changement de code
linguistique qui se lit aussi comme un acte
d'émancipation convoque un lectorat
essentiellement nourri aux sources originelles.
Mais il n'est pas exclusif. La traduction des
oeuvres telles Le Démantèlement, La
Macération, La Pluie, La Prise de
Gibraltar, presque simultanée et assurée
par l' auteur lui-même, confirme la fidélité
à l' instrument de communication antérieur et
à la catégorie des lecteurs francophones.
- Parfait bilingue,
Boudjedra cherche à réaliser la démonstration
de la conception utilitaire d'une langue maintes
fois proclamée par divers utilisateurs.
Cependant, les déclarations parfois agressives
sur la nécessité de la rupture avec la langue
étrangère, si elles paraissent justifiables
lorsqu'on se situe sur la plan de la
(re)conquête de l' identité et de l'
émancipation des systèmes de domination, n'en
demeurent pas moins réfutables. Les contraintes
historiques ont légué aux générations
contemporaines de Boudjedra un héritage culturel
incontournable qui compte indubitablement parmi
les composantes de la personnalité algérienne.
Le constat d'évidence, souvent dissimulé
derrière le débat sur l' usage d'une langue
autre que celle des origines, transparaît dans
les romans de Boudjedra et définit en partie le
caractère littéraire de l' oeuvre, quête
identitaire se définissant par le syncrétisme
culturel, perceptible dans la citation conjointe
du Même et de l' Autre et dans le jeu du travail
d'une langue sur l' autre.
- En même temps que s'
effectue le modelage de la bilangue, se dessinent
les traits caractéristiques de l' écriture.
Redire la violence, l' agressivité, la
subversion, la provocation, c'est essentiellement
souligner que l' écriture est conçue comme une
catharsis par laquelle l' écrivain se libère de
ses angoisses et de ses fantasmes, ou tout du
moins parvenir à une atténuation de la
souffrance: "C'est grâce à cette charge
que l' on dépose sur la feuille que l' on arrive
à une certaine libération de soi"
écrit-il. L' écriture procède aussi du
règlement de compte "pour rendre le réel
inoffensif" et conjurer le mal.
- Conjointement à la
fonction psychanalytique, sociale et politique de
l' écriture, celle-ci, empreinte de poésie,
sert aussi le plaisir. "L' écriture
charnelle" est un acte d'auto-jouissance.
Visiblement le plaisir est là lorsque l'
écrivain mêle la désinvolture au sérieux,
lorsque le délire poétique gonfle la parole
anorexique, lorsque de détail futile gagne la
place de l' essentiel. Cette écriture jamais
statique, bouleversant les codes traditionnels de
la narration, est en perpétuelle gestation
sémantique. Les espaces textuels où les signes
s' entrechoquent et renvoient à leur double
contraire s' ouvrent à la signifiance plurielle.
L' ambiguïté présente favorise la
multiplication des pistes et fausses pistes
interprétatives et noie passablement la parole
autoritaire. Au profit de cette mise en scène de
l' écriture les procédés rhétoriques et
structuraux sont à l' oeuvre. Ainsi, chaque
protocole de lecture d'une oeuvre apporte la
confirmation que la littérature de Boudjedra
c'est d'abord le roman de son aventure
scripturale. C'est autour du thème de l'
écriture que se réalise l' unité de l' oeuvre
dont on reconnaît pourtant le caractère
protéiforme. D'un récit à l' autre les motifs
fictionnels récurrents se prêtent à l'
exploitation d'autres motifs fondateurs de la
différence.
- La répudiation
- Le récit de La
Répudiation est dit par Rachid, le narrateur
qui le "raconte" à Céline et qualifie
cette narration de "tentaculaire". L'
écrivain organise son texte de la même
manière, laissant apparaître une structure
décousue que l' on assimilerait volontiers à l'
expression du délire.
- Sans lien
chronologique, le roman est constitué de
séquences de réminiscence mettant en scène:
- - Des
"fêtes" religieuses. Le Ramadhan,
interminable kermesse, donne entre autres le
spectacle de l' abondance outrancière des
victuailles: "on stockait pour un mois
des comestibles rares et coûteux. Le carême
n'était qu'un prétexte pour bien manger durant
une longue période, car on se rattrapait la nuit
sur l' abstinence somme toute factice du jour.
Ripailles". L' Aïd se déroule
dans une débauche de sang et de luxure où s'
inscrit le génocide de "l' enfance
désabusée par tant de sadisme et de cruauté
scintillante, une cruauté qui érodait toute l'
innocence dont nous étions capables".
- - La présence
autoritaire des mâles: religieux ou laïcs, tous
s' accordent à légitimer la société machiste
dont témoigne la répudiation de la mère:
- Solitude, ma mère!
l' ombre du coeur refroidi par l' annonciation
radicale, elle continuait à s' occuper de nous.
Galimatias de meurtrissures ridées. Sexe
renfrogné. Cependant, douceur! Les sillons que
creusaient les larmes devenaient plus profonds.
Abasourdis, nous assistons à une atteinte
définitive.
- - La pratique
dévastatrice de la sorcellerie, arme des
indigents: "Dieu devait faire revenir Si
Zoubir sur sa décision, sinon les sorciers
entreraient en transe et les pratiques des
charlatans envahiraient la maison."
- - La répression
politique instaurée par le "clan" est
tournée en dérision: "Ils continuaient
à me poser les mêmes questions absurdes,
répétées chaque jour dans le même ordre
strict et minutieux, ne changeant jamais, ne
variant d'aucune façon."
- Roman ethnographique
en apparence, La Répudiation est perçu
comme un roman contestataire où le discours
envisage l' autodafé de la société
traditionnelle saisie dans ses vices, sa laideur
et sa violence: "dénonciation que
j'exagérais parce que je la voulais plus
acerbe."
- L' imagerie du
"réalisme grotesque" l' emporte et
déclenche le carnaval où nous retrouvons
invariablement la relation au boire et au manger
liée à l' écoeurement, sur fond sonore
cacophonique, lié à une agitation de foule. Ces
caractéristiques d'un texte qui se rattachent au
fonds populaire contribuent à l' élaboration
d'un texte second. Le récit subit ainsi la
cassure et le renversement voulus par l'
écriture subversive. Soulignant chez l' homme
algérien la mouvance de l' imaginaire entre le
profane et le sacré, l' écrivain intervient
pour ramener deux données contradictoires
évoluant en parallèle, à une même finalité:
leur échec afin de les neutraliser.
- Les effets de cassure
et d'enfermement, de renversement et de
transformation menés par une démarche parodique
et une dérision poussée jusqu'à l' absurde,
empêchent le roman de se constituer comme tel
par effraction. Une telle construction n'était
possible que grâce au narrateur qui accepte de
perdre sa raison pour conquérir le pouvoir de
dénonciation. "La folie simulée n'était
qu'une attitude de défense", une
"maladie mythique créée de toute
pièce" pour le triomphe de la liberté
d'expression qui permet à Rachid, perdu dans le
vertige de la mémoire, de dire sa propre
répudiation du milieu familial et social, dire
sa "bâtardise" pour répondre au
"Qui-suis-je" initial, une fois de plus
repris dans L'Insolation, second roman,
considéré comme l' espace où se poursuit l'
itinéraire de Rachid, en rupture de ban après
une jeunesse rescapée.
- L' insolation
- Depuis l' hôpital
psychiatrique, autre lieu d'enfermement, le
narrateur en délire livre pêle-mêle les
souvenirs traumatisants de l' enfance, ceux-là
même qui ont écorché le fils de
"Ma". L' horreur persistante d'un bout
à l' autre du roman est comme voilée par la
présence de Djoha, le faux père, le père
mythique à la fois sublime et misérable:
"Mon autre complice n'était autre que mon
prétendu père, le marchand de poissons ... Il
aime la mer et les poèmes d'Omar que toute la
ville ignore et méprise. Lui s' en moque. ... Il
me dit aussi que j'ai tort de ne pas avoir un
chapelet à portée de la main, sous mon
oreiller. Cela sert! cela sert! ... Il a tous les
vices: il fume le kif et chique constamment; il
lit Marx et récite le Coran." L' insertion
de ce personnage baroque à l' intérieur de la
narration répond à l' esthétique et au parti
pris humoristique de l' oeuvre tout en
participant aussi à l' élaboration idéologique
qui se manifeste également dans le traitement de
la langue.
- L' énonciation qui
"s' encanaille" - "Ils hurlaient
de plus belle... chaque fois qu'ils avaient l'
occasion, ils glissaient à l' unisson une
grossièreté, un blasphème ou un simple jeu de
mots cocasse, hurlés avec une rapidité
prodigieuse à l' intérieur de la litanie
coranique. (Dieu miséricordieux, prends soin de
mon prépuce et donne-le au barbier afin qu'il le
suce! Dieu miséricordieux, on va lui couper la
bite, déjà qu'il l' a petite!)" -
reproduit la langue des réclames, des camelots
et autres bonimenteurs. Elle insuffle au texte la
vie de la place publique avec ses mouvements, son
rythme et ses bruits. Mais l' insertion du
langage trivial n'est pas naïve. De fait elle s'
oppose à la langue des classes dominantes et
inscrit en latence le conflit social. Ainsi l'
euphorie n'est que le revers d'un état de crise,
elle se charge d'ironie et devient contestataire.
- L' Insolation qui
est le "roman des origines"
aliénantes, se transforme en roman des origines
libres. Le renversement affiche la vanité de la
recherche identificatoire, vouée de toute
manière à l' échec. Le narrateur répond à la
question des origines en s' affirmant par et dans
l' écriture, comme un être qui se construit
librement. N'est-ce pas là aussi la tentative du
personnage central de Topographie idéale pour
une agression caractérisée qui va vers l'
inconnu?
- Topographie idéale
pour une agression caractérisée
- Mais d'abord ce roman
ouvre le douloureux dossier de l' émigration.
Considéré dans cette perspective, il tend à
être un document socio-historique. Sans nom et
sans voix, le héros existe essentiellement par
son oeil qui scrute l' espace et le narrateur s'
accroche à tous les détails. Alors le récit
descriptif, composé de phrases nominales,
employant l' imparfait itératif ou le participe
présent, s' immobilise:
- Puis les couloirs
succédant aux couloirs avec une monotonie que
rien ne vient contrarier même pas les affiches
publicitaires se succédant, elles aussi, les
unes aux autres, dans une invariabilité
systématique vrillant la rétine affolée et
superposant les nuages les uns au dessus des
autres se poursuivant, se rattrapant, se
chevauchant comme lorsqu'on regarde un objet en
fermant l' Ïil d'une certaine façon et en
laissant l' autre ouvert de telle manière qu'on
puisse avoir l' impression d'une multiplication
à l' infini, sous forme de spirales
tressautantes alors que ni l' objet ni le sujet
ne bougent.
- Le personnage réduit
à une ombre, se meut dans l' espace à partir
d'un point fixe qu'il rejoint toujours. Et l'
absence de progression dramatique rejette le
discours sur l' émigration à la périphérie du
texte matrice. L' homme à la valise et l'
adresse à la main, entreprenant de rejoindre sa
destination sans y parvenir, passe à l' arrière
plan, devient un noyau vide à mesure que
d'autres textes (formes spatiales, couleurs,
bruit, mouvements, érotisme de la publicité,
indifférence des hommes...) prolifèrent et s'
enchevêtrent selon un agencement qui prend pour
modèle la topographie labyrinthique du métro;
là où meurt le personnage et où naît le
texte, "fantasmagorie spatiolinéaire".
Par ce déplacement de la focalisation, l'
émigration et le racisme deviennent des
prétextes pour organiser et structurer l' espace
textuel. L' écriture en tant que composition
scripturale finit par gommer le thème. De ce
fait elle sert davantage une esthétique qu'une
intention narrative.
- Cependant, cette
nouvelle stratégie de composition du roman n'est
qu'un leurre car le non-dit de la fiction est
précisément produit par la technique de la
description saturante qui déréalise son objet
et par la structure exubérante de l' espace
textuel. Fuyant toute linéarité, la narration
reproduit pourtant un itinéraire en ligne
droite, celui du héros qui quitte le
"piton" pour se retrouver en pays
étranger. Le déplacement dans l' espace ainsi
fractionné organise deux récits relativement
autonomes mais qui fonctionnent en écho car l'
un et l' autre mettent en place un dispositif
d'engrenage qui ne laisse aucune échappatoire au
héros:
- La frayeur l' avait
pris tout à coup car personne ne lui avait dit
ça pas même les lascars... Ils auraient dû le
prévenir... Ils auraient dû m'avertir, me
décrire franchement les choses au lieu de
m'induire en erreur... De piège en piège il
saute de la folie à la mort: C'est là que nous
sommes tous devenus fous.
- L' escargot entêté
- La folie prend
plusieurs visages dans l' oeuvre de Boudjedra.
Ainsi dans L' Escargot entêté elle est
de type névrotique et atteint un commis de l'
État au service de la dératisation qui a pour
mission d'assainir la ville. L' extermination des
rats qu'il veut mener d'une manière scientifique
("abandonner les anticoagulants et utiliser
un mélange de poisons rapides et des poisons
fumigènes. Je connais la recette. Cette fois-ci
j'emploie les grands moyens. D'un côté une
addition d'alphachloralose, de strychnine et de
phosphore de zinc, de l' ANTU, de composé 1080e
de sulfate de thallium. De l' autre, une addition
fumigène de bromure méthylique, d'acide
cyanhydrique, de monoxyde de carbone et de
cyanure de calcium pulvérisé... fébrilité des
grands jours") reste à l' état de projet
d'autant qu'il se prend d'affection pour les
rongeurs alors au moment même où il se sent
harcelé par un minuscule escargot.
- Le récit, à la fois
"fable politique" et pamphlet, définit
un triple espace où l' univers des origines s'
enchevêtre avec celui de l' étranger pour
féconder l' univers hybride du narrateur. Sa
renaissance dans le carnavalesque, issu de la
coexistence à la fois pacifique et corrosive de
deux mondes antagonistes ouvre le chantier d'une
écriture conflictuelle où s' épanouit la
langage ironique au nom de la parole libre,
faussement censurée, comme en témoignent les
énoncés gnomiques tels que: "La tête du
chauve est proche de Dieu", "On ne
cache pas le soleil avec un tamis", "Le
fils du rat est un rongeur"...
- La sphère des
origines hautement revendiquée par le narrateur
qui s' écrie comme pour se convaincre "Je
suis Arabe et je le reste", est marquée
d'indices de la vie quotidienne arabo-musulmane
et porte le sceau de la culture populaire - le
texte est émaillé de proverbes. Mais elle s'
enveloppe des caractères de la société moderne
occidentale qui impose elle aussi son patrimoine
mythologique et scientifique: "Onan (...)
Dieu le fit mourir pour le punir de ce
péché". "... Ce qui se passe chez les
Grecs me laisse indifférent, les présages
arabes me suffisent amplement. Donc cette
signification chez les anciens Grecs me laisse
froid"...
- La coprésence de ces
deux mondes incite le narrateur au choix d'une
appartenance culturelle et invalide à la fois un
tel choix car chaque énoncé qui rappelle une
parcelle de l' identité du même subit la
distorsion que lui inflige la volonté ironisante
de l' écrivain qui, tout en revendiquant sa
personnalité, s' en détache simultanément. En
final, l' emprisonnement de "je" dit la
perte de l' illusion de désaliénation et
suggère la nécessité d'assumer la blessure
identitaire.
- L' absurde et le
fantastique qui envahissent le texte sont aussi
produits par l' écriture
"gastéropode" qui adopte l' expression
litotique, "l' art d'effleurer" et
celui de la dérobade. Il faut aussi ne pas
ignorer les élans poétiques qui se manifestent
presque par effraction dans l' oubli de la
censure de tout lyrisme:
- C'est l' automne.
Profusions végétales. Protubérances
arborescentes. Avec le halo des lampes et la
vitre embuée, le jardin est une fantasmagorie
prodigieuse. Et poussant dans ma tête des
milliers de bégonias, fissurant mes neurones à
en éclater dans la turbulence vibratoire et
touffue d'un état d'âme minéralisé. Nageoires
en forme de fleurs.
- Les mille et une
années de la nostalgie
- Le délire est lieu
de la métamorphose qui engendre la
déréalisation, celle-là même qui caractérise
Les 1OO1 années de la nostalgie.
- L' univers
déréalisé de ce roman, avant de constituer une
fresque allégorique où chaque signe est
métaphore, s' avère la réalité vécue,
réalité absurde et dérisoire. Car dans un
monde pris au piège de ses propres
contradictions, aveuglé pas ses tares sociales
et psychologiques, politiques et historiques,
intellectuelles et idéologiques, la raison se
corrode. Dès lors l' invraisemblable, partie
intégrante du quotidien, langage des
frustrations accumulées, devient aussi langage
de l' ironie qui use du fantastique et du
baroque, du merveilleux et du fabuleux pour
contre-carrer la violence:
- Manama subit le
bouleversement jusque dans l' inversion des
paysages. Le village coulissa sa partie haute
vers le bas, sa partie basse vers le haut... L'
entrée de Manama devint la sortie et vice-versa.
Seuls les rempart tinrent bon. Pour la première
fois, des étrangers eurent peur et la
singularité des phénomènes les subjugua à
leur tour à tel point qu'ils se mirent à
confondre les objets, appelèrent un mur une
faille, une ombre un soupir.
- La réalité forgée
dans la démence, sans repères référentiels,
sollicite cette obsessionnelle fouille de l'
histoire, un itinéraire à rebours que Mohammed
S.N.P. entreprend à travers souvenirs,
témoignages et livres:
- Mohammed S.N.P. se
passionnait pour l' histoire de son village...
Une obsession le traquait. Quatre-vingt-dix ans
exactement après la mort d'Ibn Khaldoun, le 28
mars 1498, Ahmed Ibn Majid, par ailleurs très
médiocre poète, avait ouvert aux occidentaux,
non seulement la voie maritime de l' Inde, mais
les pays des épices, de la soie, du coton et des
esclaves, au moment où les manaméens n'en
revenaient pas d'être effilochés,
déchiquetés, mis en lambeaux...
- Le narrateur s'
engouffre au plus profond des siècles à la
recherche des arcanes du passé arabe: "Dour
racontait la revanche des Zindjs réalisée par
les Carmates..." La traversée entre les
décombres de l' histoire donne à l' écriture
un caractère archéologique. Ainsi le récit se
situe à la fois dans "l' irréalité"
des fantasmes et s' ancre au coeur du patrimoine
des origines. Il se gonfle et se creuse suivant
le mouvement que lui assigne l' écriture qui
triomphe dans l' expression de l' exagération,
du futile comme de l' essentiel soigneusement
confondus. Un récit où alternent les moments de
tension et de léthargie, de passion et de
désintérêt, d'amour et de violence. Autant de
dyades oppositionnelles qui composent la
structure du roman avers et revers.
- Le projet
révolutionnaire à l' oeuvre ne cache pas sa
référence idéologique au communisme et se
traduit par une écriture ostensiblement ludique.
Le référent idéologique devient un prétexte
à l' élaboration scripturale. Cette écriture
se prête aux jeux de l' imagination et sa
luxuriance confère au récit ambiguïté et
complexité.
- Le démantèlement
- Après la mise en
scène de l' histoire lointaine qui sert de toile
de fond au présent historique, Le
Démantèlement s' attache à interroger, au
moyen de l' expression directe, un pan du passé
récent de l' Algérie contemporaine. C'est
autour des doctrines islamistes et communistes
que nous est rapportée, par bribes, l' histoire
de l' Algérie, de ses partis, de sa révolution.
L' envergure politique confère au roman la forme
d'un débat, d'un procès, d'une mise en
accusation.
- Ce bilan, nous le
devons à Selma, la jeune héroïne en rupture
avec l' image traditionnelle de la femme, qui
harcèle de ses questions et de sa vindicte Tahar
El Ghomri, celui qui a "assisté à la
naissance de l' univers et à son
démantèlement" et qui passe maintenant aux
aveux révélateurs de la vérité spoliée:
- Battu en brèche,
coincé, il quittait ses vieilles idées et ses
vieux manuscrits, et se mettait à sélectionner
les vérités... Tahar El Ghomri reconnaissait
alors la globalité de l' histoire et avouait son
incapacité à l' inventorier, la jauger et la
mettre au point. Il admettait que le parti avait
laissé passer les occasions les unes après les
autres: 1945, 1954... Il quitta la confrérie des
clercs musulmans et adhéra au parti... Voilà
maintenant que Selma se mettait à lui reprocher
de n'avoir pas été au-devant de l' histoire, le
bousculant... elle restait insoumise à tous ses
prétextes qu'elle trouvait fallacieux.
Qu'avez-vous fait? Qu'on fait les ancêtres?
Laisse-moi rire....
- Les ancêtres
longtemps sublimés sont aujourd'hui accusées
des "séismes" de l' Algérie. L'
écriture se voulant "historicité"
divulgue la turpitude des hommes et expose le
tableau noir du destin sociologique de la nation:
"Nous portons tous des surnoms... Qui
sommes-nous donc?
- En son revers, cette
même écriture est poésie "érigée selon
les modes de la psalmodie". La matérialité
du signe transcendé et le rituel scriptural
accomplissent une sorte de profanation du
sacrement de la parole et d'avilissement "de
la logorrhée divine". Rachid Boudjedra voit
dans le signe la compensation de l'
impossibilité de la foi religieuse, il substitue
l' écriture à toute essence et voit en elle la
métaphore de l' amour. Le roman est alors aussi
"une grammaire de la sexualité".
- La macération
- Ici se trouve
énoncée une des expressions de la modernité du
texte boudjedrien. Modernité à lire également
dans La macération en rupture totale et
systématique avec la littérature de
représentation et qui nous invite à redéfinir
les codes du genre romanesque.
- Il serait illusoire
de rechercher l' histoire fictionnelle propre à
ce roman proposé comme un espace de convergences
textuelles. Construit à partir de citations -
directes ou allusives - ce roman hybride ramasse
en quelque sorte, par fragments, l' ensemble des
récits antérieurs (créations de l' auteur et
emprunts à des références externes), les
juxtapose et les enchevêtre.
-
- (*)biographie
trouvée sur le Net
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