LAMINCA

Le 05-09-1993
C'est dans ces photos en noir et blanc, prises à l'aide d'un daguerréotype, conservées soigneseument depuis belle lurette, loin de la poussière grise, épaisse des années entièrement ridées, dans une petite valise en cuir, usée par les intempéries, achetée à un juif de Constantine, que "LAMINCA" un vieux gringalet essaie en les regardant de raviver un passé révolu et les accrocher à ses idées embrouillées afin de rattraper avec convoitise exagérée des jours volubiles. A Ain-Beida, tout le monde le reconnaîtra, même de loin, à cause de sa silhoulette trapue et sa démarche hésitante qu'effleurant les murs gangrénés des quartiers séculaires à des heures précises.
Le visage boursouflé, blafard à chaque fois qu'une eau matinale lui dissipe cette poisse des rues. La tête toujours enturbannée d'une écharpe rouge, parfois d'un quelconque ruban sale et effrangé. Les cheveux grisonnants, gras et hérissés comme ceux, d'un politicien oublieux. Les vêtements débraillés, dépenaillés, les yeux embués par la "chemma", le regard orienté tantôt vers ces minutes dévorées par le temps opiniâtre, graduées sur du papier blanc de sa vieille montre de poche achetée en 1950, tantôt sur sur ces photosentre deux mains maigres, tremblotantes, provoquant en lui une jubilation excessive et lui rappelant le bon vieux temps.
Les détails vous serons donnés avec exactitude, aussi si vous lui demandiez l'interprétation d'une ou de plusieurs photos, sa nostalgie de jeunesse le poussera, en vous précisant, car sa mémoire n'est pas encore défaillante, le lieu, la date et les personnages estompés à coté de lui, soit en costume traditionnel ( chéchia, gandoura impeccablement blanche...) soit en costume européen, fait sur mesure chez "Si Seddik", ancien tailleur de toute la cité dont la dextérité fut incroyable.
"Laminca"" de son vrai nom Hocine, vous invitera à faire, grâce à son style poétique, philosophique, imprégné souvent d'un jargon suranné sans que vous soyez offusqué, un voyage dans le passé. Ce personnage modeste, a su, par le contact et la communication pure et simple ( sans flatterie, sans flagonnerie et sans afféterie...) gagné la sympathie de toute une population.
Choisissant l'ombre d'un mur ( en face du café Ghazali ) pour venir s'y adosser et faire étalage de produits désuets et sans valeurs "Laminca" semble dire aux passants moqueurs, parfois intentionnés par le décor mérifique : "je gagne mon pain honnêtement même si je vends "lakrafez".Il attends docilement les chalands du vendredi, venus des campagnes limitrophes, acheter un vieux robinet, un porte-aiguilles, les fripes ou même des photos de Saddam Hocine qu'il vend plus chères que celles de Chadli.
Mendigot, quémandeur, vendeur ambulantou clochard, "Laminca" restera l'acteur principal d'une pièce théâtrale qui prendra fin le jour où il agonisera et son soupir inaudible s'arrêtera à jamais.
Quant à son portrait, on le conservera dans l'une des plus belles vitrines chez l'un de nos photographes.
"Chez Lazhar pourquoi pas !"
El Acil Vendredi17 Samedi 18 Septembre 1993, par Chawki Chaffai