- C'est dans ces photos en noir et blanc, prises à l'aide d'un
daguerréotype, conservées soigneseument depuis belle lurette,
loin de la poussière grise, épaisse des années entièrement
ridées, dans une petite valise en cuir, usée par les
intempéries, achetée à un juif de Constantine, que
"LAMINCA" un vieux gringalet essaie en les regardant de
raviver un passé révolu et les accrocher à ses idées
embrouillées afin de rattraper avec convoitise exagérée des
jours volubiles. A Ain-Beida, tout le monde le reconnaîtra, même
de loin, à cause de sa silhoulette trapue et sa démarche
hésitante qu'effleurant les murs gangrénés des quartiers
séculaires à des heures précises.
- Le visage boursouflé, blafard à chaque fois qu'une eau
matinale lui dissipe cette poisse des rues. La tête toujours
enturbannée d'une écharpe rouge, parfois d'un quelconque ruban
sale et effrangé. Les cheveux grisonnants, gras et hérissés
comme ceux, d'un politicien oublieux. Les vêtements débraillés,
dépenaillés, les yeux embués par la "chemma", le
regard orienté tantôt vers ces minutes dévorées par le temps
opiniâtre, graduées sur du papier blanc de sa vieille montre de
poche achetée en 1950, tantôt sur sur ces photosentre deux mains
maigres, tremblotantes, provoquant en lui une jubilation excessive
et lui rappelant le bon vieux temps.
- Les détails vous serons donnés avec exactitude, aussi si vous
lui demandiez l'interprétation d'une ou de plusieurs photos, sa
nostalgie de jeunesse le poussera, en vous précisant, car sa
mémoire n'est pas encore défaillante, le lieu, la date et les
personnages estompés à coté de lui, soit en costume
traditionnel ( chéchia, gandoura impeccablement blanche...) soit
en costume européen, fait sur mesure chez "Si Seddik",
ancien tailleur de toute la cité dont la dextérité fut
incroyable.
- "Laminca"" de son vrai nom Hocine, vous invitera
à faire, grâce à son style poétique, philosophique, imprégné
souvent d'un jargon suranné sans que vous soyez offusqué, un
voyage dans le passé. Ce personnage modeste, a su, par le contact
et la communication pure et simple ( sans flatterie, sans
flagonnerie et sans afféterie...) gagné la sympathie de toute
une population.
- Choisissant l'ombre d'un mur ( en face du café Ghazali ) pour
venir s'y adosser et faire étalage de produits désuets et sans
valeurs "Laminca" semble dire aux passants moqueurs,
parfois intentionnés par le décor mérifique : "je gagne
mon pain honnêtement même si je vends "lakrafez".Il
attends docilement les chalands du vendredi, venus des campagnes
limitrophes, acheter un vieux robinet, un porte-aiguilles, les
fripes ou même des photos de Saddam Hocine qu'il vend plus
chères que celles de Chadli.
- Mendigot, quémandeur, vendeur ambulantou clochard,
"Laminca" restera l'acteur principal d'une pièce
théâtrale qui prendra fin le jour où il agonisera et son soupir
inaudible s'arrêtera à jamais.
- Quant à son portrait, on le conservera dans l'une des plus
belles vitrines chez l'un de nos photographes.
- "Chez Lazhar pourquoi pas !"
- El Acil Vendredi17 Samedi 18 Septembre 1993, par
Chawki Chaffai