- Notre enfance 1921 -1933
- Une vingtaine de kilomètres avant d'atteindre
Constantine, la capitale orientale de l'Algérie, Alex (27 ans),
Marcelle (25) et leurs deux enfants, Bobi et Janine, avaient changé
de train à Ouled Rahmoun, abandonnant ainsi la grande
transversale reliant le Maroc à la Tunisie via Alger. Ce fut,
pour les Fouich, une heureuse diversion car la fatigue d'un long
voyage commençait à se faire sentir. Le transbordement
s'effectua sans trop de difficultés malgré le nombre et le poids
des bagages. Le nouveau train, sur voie étroite, était
pittoresque, le paysage surprenait par sa monotonie et Marcelle
s'amusait à compter les arbres qui se faisaient rares. Il lui
tardait d'arriver à Aïn Beïda car le mois d'octobre était déjà
bien entamé: il fallait alors avoir 7 ans révolus pour être
admis à l'école primaire et Bobi qui avait atteint l'âge de
raison en février, allait se trouver à nouveau retardé par ce
changement de résidence pour effectuer sa rentrée scolaire. Pour
Janine qui venait seulement d'avoir six ans, en cette année 1928,
c'était moins important!..
- A Affreville(El-Afroun), nous étions relativement près
d'Alger: à une centaine de kilomètres à l'Ouest, vers Miliana.
Mais, en octobre 1928, la Banque de l'Algérie envoya papa
poursuivre sa carrière à Ain-Beïda. Nous étions désormais éloignés
de la capitale algérienne d'environ cinq cents kilomètres. Aïn-Beïda
était une petite ville de l'Est constantinois - dix mille
habitants à dominante berbère- située à 90 kilomètres de Tébessa,
en direction de la frontière tunisienne, à 1000 mètres
d'altitude, près de la Meskiana et de Khenchela, porte de l'Aurès.
- L'immeuble de la B.A.( Banque d'Algérie ) était
coquet.
- Notre appartement de fonction, vaste et
confortable, était contigu à celui du Directeur, au premier étage.
Au-dessous, étaient les bureaux et la loge du concierge. La
Banque n'était pas éloignée du Centre, du Café Coppolani et du
Cercle. Sur le coté, nous avions en vis-à-vis le Maire, le Dr
Willigens, un notable très digne a la belle barbe rectangulaire.
- Je fus inscrit à l'école primaire et perdis
presque une année en raison de mon mois de naissance Mes premières
études ne furent pas exceptionnelles avec M. Charbonnau, mon
instituteur. Mais, au cours de l'année scolaire 1932-1933, je fus
stimulé - notamment pour l'écriture et l'orthographe - par le
Directeur, M. Cachau, mon "professeur de français" qui
apprécia mon très bon travail, mon application et ma conduite.
Par contre, dans les premiers mois, mon "professeur de
sciences", M. Millet m'avait jugé dissipé, trop sur de moi,
un peu expéditif. J'obtins le Certificat d'Etudes Primaires, le
fameux CEP, avec mention "Bien".
- Mes principaux compagnons de classe furent
Benassaï, Bozzi, Douvreleur, Guillemot,... Comme à Affreville,
nos camarades habituels furent les enfants du Directeur, Colette
et René Cattin, Janine Beal puis André Landaret et son petit frère
Georges.
- Pour Noël, mon oncle Léo et ma tante Paule -
mes parrain et marraine - m'offrirent leur phonographe à
manivelle et quelques disques (musique classique et chansons de
troupiers). J'entendis à Ain-Beida, pour la première fois, les
crachotis d'un poste de TSF contenu dans une mallette. Tout le
monde s'en extasia! Je pus admirer un biplan après son
atterrissage sur un champ voisin. Toute la population se déplaça
à cette occasion avec les autorités civiles et militaires. Le
pilote, M. Viaud, était-il le Capitaine commandant la place ou
son frère?
- Avec Janine, nous fîmes du piano avec pour
professeur la fille du pharmacien (ou du Directeur du Crédit
Lyonnais?), Melle Vigo. Je n'avais guère d'oreille, ce qui ne
m'empêcha pas d'être pressenti par le curé pour tenir
l'harmonium de l'église. Surtout, je considérais que le piano était
un instrument de fille.
- Janine, elle, se conduisit en homme en ne dénonçant
pas mon imprudence. Nous jouions dans le jardin public et, la
tirant avec ma carabine à plomb, je l'atteins un jour à
l'articulation de deux doigts de la main. Je n'étais pas fier!...
- Je me vois dans ce jardin avec un casque
colonial. La mode en passa complètement dans mes années
d'adulte.
- C'est à Ain-Beïda qu'excédé par les
plaisanteries de mes camarades, "Bobi le chien", "Bobi
le chien", j'ai décidé de m'appeler désormais
"Bobby". Cela me posait et faisait anglais!
- Je me souviens d'une fête à l'école où j'ai
eu à interpréter au mirliton: "De bon matin, j'ai rencontré
le train, de trois grands rois qui partaient en voyage..."
Janine, elle, eut l'occasion d'être déguisée en paysanne.
Qu'elle était jolie... et pourtant si rarement joyeuse!...
- Parfois, c'était papa qui me donnait le bain
dominical. Il utilisait sans ménagement un énorme savon de
Marseille carré qui me chatouillait!...
- A plusieurs reprises, ma grand-mère maternelle
est venue nous rendre visite. Elle, aussi, fut atteinte de la
paratyphoïde. Tous les étés, nous allions chez elle, à Brazey.
La maison était vaste, avec des dépendances nombreuses, des
jardins potagers et fruitiers, une grande allée qui menait aux
bords de la rivière... Nos bagages étaient nombreux, nos malles
fort lourdes car nous ramenions des pommes pour tout l'hiver.
- Mes camarades d'école m'instrui-sirent de bien
des choses étranges. Lorsqu'ils m'assurèrent que les enfants ne
naissaient pas dans les choux, je ne pus admettre que maman
m'avait trompé. J'imaginais une interprétation moyenne: ils étaient
conçus par une femme spécialisée et vendus au Galeries
Lafayette
- Une fois ou deux, papa participa à un convoi de
fonds sur Alger ou Tunis (car il appartenait à la Banque de l'Algérie...
et de la Tunisie). Il avait, dans certaines circonstances, un
grand cache- poussière gris. Une année, il contracta une grave
maladie au contact des billets qu'il manipulait avec dextérité.
Il faillit mourir et sa température dépassa les 40°. Confondant
degrés et dixièmes, je l'ai jugé condamné et ai orné la
pendule blanche de la cheminée, de petits drapeaux tricolores.
Mais, au dernier moment, il put éviter d'être transféré en
ambulance à Constantine et se rétablit peu à peu.
- Dans les derniers temps de notre séjour Aïn
Beïdéen,
maman m’autorisait à faire quelques sorties à vélo.
Lorsqu’on m’annonça que nous allions partir pour Alger,
j’eus quelques regrets, concevant mal que la capitale Algéroise
puisse être plus agréable à vivre qu'Aïn- Beïda. Mais nous étions
en 1933. Nos études primaires venaient de s’achever. Il était
grand temps, surtout pour moi qui avait 12 ans révolus, de leur
donner un prolongement sérieux.