Rachid Koraichi (*)
 

 
Né en 1947 à Aïn Beïda (Algérie). ; il vit actuellement à Paris, tout en intervenant dans de nombreux pays du pourtour méditerranéen.
Diplômé de :
- L'école Nationale Supérieure des Beaux-Arts d'Alger
- L'école Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris
- L'école Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris
- L'institut d'Urbanisme de l'Académie de Paris
Expose depuis 1970 dans différents musées et fondations à travers le monde.

Quelques une de ses oeuvres :

-o- -o-

" La vie, c’est l’art " disait simplement Koraïchi dans le livre qui lui est consacré. En effet, la vie n’est jamais belle, seules ses images le sont, une fois transfigurées par le miroir de l’art et de la métaphysique. Cette leçon de Schopenhauer, Koraïchi l’embrasse pleinement ; pour que notre vie soit digne d’être vécue ou pour ne pas périr, il nous faut la beauté salvatrice d’une transcendance se penchant sur nous ou la belle illusion vitale qui, par la fascination qu’elle exerce, nous arrache au monde profane. Démiurge talentueux, Rachid Koraïchi crée lui-même cette beauté qui lui est essentielle, afin d’enchanter, l’espace d’un instant, notre sensibilité esthétique. Nos yeux s’attachent aux signes de son univers, la musique nous enveloppe, les rythmes de la danse nous conduisent.Un instant de cet hymne esthétique par lequel nous échappons à la pesanteur de nos existences, est un instant d’éternité.

Maryline LOSTIA

Ankara, 1999

Koraïchi (à gauche) en  compagnie de Belkahia

Koraichi, Rachid
Algeria, Ain Beida
Salomé, 1993
Gold and blue indigo hand woven silk, 200 x 300 cm Collection of Rachid Koraichi
Rachid Koraichi was born in Ain Beida, Algeria, in 1947.
He studied at the Ecole des Beaux-Arts, Alger (1967-71); Ecole des Arts Decoratifs, Paris (1971-75); Institut d’Urbanisme, Paris (1973-75); Ecole des Beaux-Arts, Paris (1975-77). He grew up in the Maghreb under French colonial rule, which profoundly influenced him and shaped the message of revolt and protest in his art.
Koraichi lives and works in Tunis.
Koraichi’s work has been presented in numerous solo shows and group exhibitions, in :

• Bogota,

• the United States,

 

Entretient avec Sara Prestianni
Comment est né votre intérêt pour la création de grandes installations et de chantiers ?

Mon parcours a commencé, comme pour beaucoup d’autres artistes, par une formation artistique classique, de laquelle je me suis vite éloigné.
Je me suis très tôt intéressé à la création d’installations dont la mise en espace donne la possibilité d’entrer dans les œuvres et pas seulement de les admirer de l’extérieur. Dans ce travail de création artistique, j’ai donné beaucoup d’importance à l’utilisation des matériaux, l’argile, le fer, la soie.

Un exemple de ces grandes œuvres est l’installation de grandes vasques bleues en porcelaine réalisées en l’honneur de Roumi en Turquie, à Konya, la ville où il est né et mort et où se trouve son mausolée. Pour la réalisation de cette œuvre il était indispensable de me rendre sur place, je me suis donc installé pour plusieurs mois en Turquie. J’avais besoin d’être enveloppé de cette atmosphère, avec le mausolée de Roumi et la Cappadoce toute proche, les anciens monastères, les églises souterraines chrétiennes, une atmosphère où l’islam et la culture chrétienne se mélangent. Tous ces liens sont nécessaires pour que je me retrouve dans un lieu de création que soit très fort et très inspiré. Dans les vasques il y a comme décoration des images de derviches qui représentent le lien avec la poésie et la danse, qui pour moi est très fort parce que notre monde s’est coupé du rêve, de la poésie et de l’imaginaire pour s’attacher à la logique et au réel. Toute l’histoire du signe et du symbole que je reprend c’est vraiment le chemin qui permet de décrypter des choses intérieures, profondes qui nous lient à la fois à la vie autre, à la vie présente, aux ancêtres, ce n’est pas quelque chose de forcément lié à la logique mais qui plutôt prend le train de l’émotion et de la poésie.

Ces grandes œuvres, comme celles de la Turquie ou une autre partie réalisée au Maroc, sont des travaux de beaucoup de mois et ça me permet vraiment de tisser des amitiés, des complicités, des discussion, des dialogues dans des pays toujours divers. Sur la même logique je me suis retrouvé à faire tout un travail de tissage et de broderie qui s’additionne aux œuvres déjà existantes que sont les porcelaines et les grandes sculptures. Un travail de textile avec un symbole qui couvre la cabale : un grand tissu noir brodé qui est renouvelé tous les ans, avec des ateliers fixes dans les pays arabes. Il a été brodé initialement en Égypte et c’est comme une sorte de ceinture qui va enfermer les autres objets et permet d’avoir un espace à la fois mystique et religieux, comme dans toutes les cérémonies des confréries et groupes mystiques…

Mon travail ce n’est pas un travail de peinture c’est plutôt recréer des atmosphères et des mouvements de mots, de symboles, d’écriture, de signes qui permettent simplement de mettre le spectateur et le visiteur de cet espace en état de saisir des choses par rapport au message qu’on souhaiterait faire passer ou tout simplement ouvrir la porte à la discussion et au dialogue.

Pourquoi avez-vous quitté l’Algérie pour vous installer à Paris ?

D’abord je ne veux pas me situer comme artiste algérien, on ne dit pas Picasso l’espagnol ou Miró le français, certains artistes sont artistes sans territoire, leur monde c’est leur création parce qu’on la donne en partage à tout le monde sans exclusivité. Le territoire géographique et politique est un autre territoire par rapport à cela de l’art, qui est sans frontières et sans limite. Et c’est pour ça que moi d’abord je me considère artiste, algérien c’est ma nationalité, mon passeport, mes origines mais ma création n’a pas de frontières, de même que je n’en ai ni dans ma tête ni dans mes convictions humaines.

Je suis venu en France assez tôt pour continuer ma formation, j’ai fait l’école des Beaux-Arts d’Alger et je suis venu aux Arts Décoratifs à Paris où j’ai passé quelques années jusqu’à mon diplôme. Ensuite je suis passé par l’école des Beaux-Arts de Paris où j’ai obtenu un diplôme en art monumental et un travail en gravure. J’ai poursuivi mes études à l’école d’urbanisme de Paris pour pouvoir faire un travail sur la cité, sur la ville, sur l’environnement, afin de ne pas me confiner uniquement à l’espace de la galerie mais de m’exprimer dans des lieux plus grands.
Paris est aussi une ville cosmopolite qui me fait rencontrer le monde en permanence sur la même zone et ça me permet aussi d’avoir un recul par rapport à mon pays d’origine parce que je me rend compte qu’il y a beaucoup de choses que je découvre de mon pays en étant à l’extérieur. Tout ça me donne un regard qui est encore plus rond, plus ouvert, qui aspire vraiment toutes les choses, du coup la nostalgie, ce sentiment très fort pour le lieu où l’on est né, permet de voir avec plus de sensibilité son pays d’origine. Je retourne très souvent en Algérie, j’ai plusieurs projets là bas, autant dans ma confrérie d’origine qu’avec la population d’une manière plus large. J’ai réalisé, il y a deux ans, un projets sur l’Université d’Alger, un travail de lumière que j’ai fait avec le Laboratoire de Recherche de Grenoble, l’Électricité et Gaz de Grenoble et la ville d’Alger. On a réalisé un musée de lumière dans lequel rentrent les bus, les camions, les voitures, les piétons : tous les jours les gens entrent et sortent d’une œuvre d’art. On a démarré avec mon travail et celui d’autres amis artistes pour le premier opus et maintenant, tous les trois mois, des artistes changent et prennent la place des autres dans cette projection de lumière qui dure 24 heures sur 24 pendant trois mois.

Toujours dans mon pays je viens d’ouvrir une galerie personnelle à la galerie Isma à Alger, on travaille aussi bien sur le Sahara oriental, comme dans les villages touaregs de Temasine avec le confrérie locale.

Quels sont les derniers projets sur lesquels vous êtes en train de travailler ?

Le projet le plus proche est l’exposition d’une grande installation au musée National de Washington qui va à ouvrir le 11 février 2005. Le 27 avril il y aura l’inauguration d’une œuvre en hommage a Ibn Arabi au British Museum à Londres
Il y a un autre projet qui devrait être mis en place avec le Muséum d’art contemporain de Los Angeles sur la jeunesse des mes ancêtres liés directement à l’histoire du prophète et à la mystique musulmane parce que je trouve important, dans les temps qui courent, de parler de toutes ces démarches d’humanité, d’ouverture, de tolérance, de rêve, de partage et de communion avec les autres. Ce n’est pas par hasard si je continue à travailler sur le sujet de la mystique parce que je pense qu’on a tellement élaboré le territoire de la laïcité qui pour nous est fondamental à titre social et collectif mais aussi à titre individuel. Il y a un monde intérieur fort qui permet de ne pas faire de rupture avec les autres parce qu’ils sont différents ou qu’ils ont une autre conception de l’essence et de la vie, je pense qu’un monde intérieur fort peut tranquillement affronter l’extérieur sans souci avec une paix totale et en accord avec soi même.

Quels facteurs vous ont amené à élargir votre expérience artistique à d’autres intérêts, comme les problématiques d’environnement, dans le projet du Sahara algérien à Temasine ?

Sûrement, au premier contact avec ce projet en Algérie on pense plutôt à un projet social et économique. Moi, je le voyais comme une œuvre d’artiste contemporain dans sa globalité. Le projet englobe un travail sur l’écosystème qui implique en même temps la faune, la flore, l’eau, l’énergie solaire et l’humain qui est la partie plus fondamentale.

Pourquoi un artiste aujourd’hui s’inscrit-il dans cela ?
D’abord, parce que je vois un paysage de mémoire et un patrimoine à la fois familial, national et de l’humanité en train de disparaître complètement. Pour nous le but principal est de faire renaître cet héritage culturel et naturel qui est présent dans cette zone redéfini dans un contexte contemporain.

Le fait de réussir cette expérience nous permettra en Algérie de pousser les gens à oublier ou au moins à mettre pour un moment de côté les constructions qui sont en train de défigurer et de casser complètement l’environnement et l’architecture. On souhaite aussi mettre une antenne scientifique sous la terre et faire une collaboration avec une équipe d’agronomes sur le palmier et les herbes médicinales, des projets sur la repopulation de la faune.
Toutes ces actions sont à la base un apport à la population. Ce projet s’adressera aux populations locales pour qu’elles puissent vivre en accord dans le respect de la nature.

L'oeuvre de Rachid Koraïchi puise toute sa force dans la richesse de la lettre. L'usage du signe, Koraïchi, issu d'une famille soufie très religieuse, le pratique dès son jeune âge. Enfant, il fréquente l'école coranique où il apprend à reproduire les sourates du livre sacré. Il est élevé dans la religion jusqu'à seize ans, âge auquel il décide d'abandonner la pratique. Mais la gestuelle de l'écriture, le tracé des lettres sont sans aucun doute restés gravés dans son esprit. Lorsqu'il doit faire le choix de ses études, il préfère les arts plastiques à la littérature. Mais celle-ci n'a jamais été bien loin. Elle est demeurée au coeur même de son art. Après avoir reçu une formation à l'Ecole des Beaux-Arts d'Alger de 1967 à 1971, il s'installe à Paris et suit des cours à l'École des Arts Décoratifs de 1973 à 1975, puis aux Beaux-Arts jusqu'en 1977. De cet enseignement, il a tiré un sens pointu de la technique et un ecclectisme qu'illustre la variété des supports qu'il emploie.
Bien qu'il expose depuis les années 70, c'est surtout avec le nouveau regard porté sur l'art contemporain africain qu'il bénéficie d'une place majeure sur la scène internationale. L'exposition "Rencontres Africaines" à laquelle il participe en 1994 n'est que le début d'une série de manifestations qui marquent ce tournant. Déjà en 1990, le Centre George Pompidou présente "Salomé", fruit d'une collaboration entre le peintre et l'écrivain Michel Butor. La même année, il est de ceux qui rendent hommage à René Char (1907-1988) au Palais des Papes à Avignon. Mais, passer la rive méditerranéenne n'a jamais signifié rompre avec sa culture. Les lithographies qu'il crée pour l'Enfant-Jazz de Mohammed Dib (recueil de poésie récompensé du Prix Mallarmé en 1998) ou encore sa collaboration avec le poète palestinien Mahmoud Darwish (L'Hymne Gravé, Poème de Beyrouth) en sont la preuve. Cela est d'autant plus vrai que son art est profondemment inspiré par les maîtres soufis.
Koraïchi a cité Ibn Arabi (1165-1240) et al-Attar (1142-1221). Hommages qui, comme le souligne Maryline Lostia, "sont comme le fil d'Ariane menant à un lieu et à un homme" (1). Il s'agit de l'érudit religieux et poète al-Rûmî (1207-1273). C'est à lui que Koraïchi dédie son Chemin de Roses auquel il consacre plusieurs années. Cette installation, présentée à Londres pour la première fois en 2003 (October Gallery), regroupe des sculptures métalliques de signes étrangement anthropomorphes, des broderies de fil doré sur soie bleue (un clin d'oeil au coran sur parchemin bleu du Musée d'Arts Islamiques de Cairouan, Tunisie) et des vasques en céramique remplies d'un fond d'eau parsemé de pétales de roses.
Dans ce travail Koraïchi reprend des textes d'al-Rûmî. Mais il ne s'agit pas d'une simple retranscription. Tout comme il n'est pas question de calligraphie à proprement parler. Comme il le dit dans une interview avec Leticia Cordero Vega, "la calligraphie a ses propres règles et techniques" (2). Koraïchi, lui, n'obéit qu'à son inspiration, faisant, au besoin, appel à des spécialistes. On connait la brodeuse marocaine Fadila Barrada, les potiers de Djerba ou les tapissiers tunisiens, dont un maître formé à Aubusson (3). Il conserve alors une liberté de création qu'il met au profit de l'élaboration de sa graphie.
Si son alphabet trouve ses origines dans un registre qui s'étend du monde arabo-berbère à l'Extrême-Orient, il est avant tout invention de l'artiste. Au point que la lettre peut très bien n'avoir aucune autre signification que celle suggérée par sa forme. Mais dire cela ne fait pas de Koraïchi un artiste abstrait. Si d'un côté il aborde la mystique soufie, cela ne l'éloigne en rien de faits bien concrets. Son travail conjoint avec Darwish en dit long sur ses prises de positions. Parmi ses derniers projets, "Répliques". Koraïchi propose au plasticien Philippe Mouillon d'adapter l'idée de Berge 2000 (Grenoble) à la scène algeroise. Sur les parois du Tunnel des Facultés sont projetées, en jeux d'ombres et lumières, des travaux d'artistes venus des quatre coins du monde. Pour l'artiste qu'il est, c'est un pari gagné. Rendre l'art accessible à tous, faire de lui un événement quotidien, mobiliser les institutions algériennes, c'est peut-être l'une de ses plus grandes contributions à la scène culturelle de son pays.
(1) Maryline Lostia "Rachid Koraïchi: A Celestial Architecture", S. Hassan et O. Oguibe (ed.), Authentic/Ex-Centric, Conceptualism in Contemporary African Art, New York, Forum for African Arts, 2001, p. 163.
(2) Leticia Cordero Vega, "Meeting with Rachid Koraichi", Third Text, n° 25, Winter 1993-94, p. 62.
(3) M. L. Borras, "Rachid Koraïchi: A Passion for Writing", Atlantica n° 21, Autumn 1998, p. 151.
people.africadatabase.org

Expositions

Expose depuis 1970 dans différents musées et fondations à travers le monde.

Collections publiques
Musée d'Art Moderne de la ville de Paris
Musée National d'art Africain et Océanien - Paris
Musée d'Art Moderne de la ville du Caire
Egypte British Museum
Londres Museum of Mankind
Londres Vesti Corporation
Boston Cheminal Bank
USA Museum Voor Volkenkunde
Rotterdam National Gallery
Amman National Gallery
Koweït Musée d'art Moderne de la ville de Tunis Musée d'art contemporain
Baghdad Cabinet des estampes
Bibliothèque Nationale de Paris
Médiathèque de la ville de Limoges
Musée d'art Contemporain de l'institut du Monde Arabe
Paris Fondation Gulbenkian
Lisbonne Fondation A.Shoman, Darat al Funun
Amman Smithsonian Institution
Washington Arthur M. Sackler Gallery Banque Mondiale – Washington
Expositions récentes
2000 "Rencontre à Casablanca", Galerie Al Manar, avec Farid Belkahia.
1999 Expositions personnelles :
Lettres d'Argile: Hommage à Ibn Arabi. — Bibliothèque francophone multimédia de Limoges — Galerie Isma - Ambassade de France - Alger — Galerie Gorgi - Institut Français -Tunis
L'Enfant Jazz : Galerie du passage - Marseille — Centre Départemental de Documentation Pédagogique - Avignon — Collège des Hautes Vallées - Guillestre
Autour des voyages de Delacroix et Matisse Résidence à Marrakech - Maroc
Jardins Secrets III Manufacture des Œillets - Ivry sur Seine
0, Fleurs Hommage à Attar. Festival International des Jardins - Chaumont sur Loire
Le chemin de roses Hommage à Rûmî. Résidence en Anatolie - Institut Français - Ankara Réalisation de tapis pour la Galerie Janos. Galerie Janos - Paris
Expositions collectives
Peintres du signe Château de Belval - Mirarnas
Pacaembù Sao Paolo
1998 Expositions personnelles
Lettres d'Argile : Hommage à Ibn Arabi. — Espace Gard - Nîmes — Darat al Funun - Centre Culturel Français - Amman —Medersa Mustansirya - Centre Culturel Français - Bagdad —Centre Culturel Français - Damas — Ribat de Sousse - Centre Culturel Français – Tunisie
L'Enfant jazz : — Galerie Frank Bordas - Paris
Jardin du Paradis : — Festival international des Jardins -Chaumont sur Loire
Koraïchi : — Leighton House Museum - Londres
Expositions collectives
Mediterranea, Art of the world : Jardin Botanique - Bruxelles
80 artistes autour du Mondial : Galerie Enrico Navarra - Paris
Modernities & Memories : Fondation Rockfeller / Bilgi University - Istanbul
Peintres du signe : La Courneuve ; Château de Draveil - Draveil
1997 Expositions personnelles
Méditations : Medersa Ibn Youssef - Marrakech
L'Enfant Jazz : Institut du Monde Arabe - Paris
Ambria : Atelier de création / Carnets de dessins d'enfants - Institut du Monde Arabe - Paris
Mural d'acier : Hommage à Okba. Université de Kairouan - Tunisie
Jardins secrets II : Hôpital Charles Foix- Ivry sur seine
Hommage, à René Char, Michel Butor, Mohamed Dib : Tapisserie. Médiathèque Multimédia -Limoges
Lettres d'Argiles —Résidence - Atelier du Chéne vert - Anduze - France —Résidence - Atelier Galtié et Buthod Garçon - St Quentin la Poterie
Koraïchi: Fondation Shoman. Darat al Funun- Amman
Expositions collectives
Memories and Modernities : Fondation Rockfeller- Biennale de Venise
Hommage à Ahmed et Rabah Asselah : Galerie Niki Marquardt - Paris
Artistes pour la Paix : R. Koraïchi, F. Belkahia. Espace Louis Feuillade - Lunel
Rhythm and Form, Visual Reflexion on Arabic Poetry : — Willamett University - USA —University of Arkansas - USA —Fine Arts Center Gallery - USA — University of California- USA —Berkley - USA —Worth Ryder Gallery - USA
1996Expositions personnelles :
Mural de Céramique : Elèves de l'école Robert Desnos - Tunis
Une Nation en exil : — Fondation Shoman, Darat al Funun - Amman —Norvège
Expositions collectives
L'Arco Da Lapa : Rio de Janciro - Brésil
Arabish Tekens : Museum Voor Volkenkunde - Rotterdam
Images of Africa Festival : Barbican Center - Londres
Images of Africa Festival : Odense - Danemark
Art Contemporain : Institut du Monde Arabe - Paris
5' Biennal Internacional de Poesia Visual : Palacio Legislativo - Mexique
Invitation aux Voyages : R. Koraïchi F. Belkahia. Fiesta des Suds - Marseille
Rhythm and Form : — Hallie Brown Gallery AT - USA — Willamette University in Salern - USA — University of Oregon - USA —University of Arkansas - USA — Rice University - USA — University of Berkley - USA
Rencontres Africaines : — Centre Culturel Français de Cotonou — Centre Culturel Français de Ouagadougou — Centre Culturel Français d'Abidjan — Centre Culturel Français de Casablanca — Maison des Arts de Laon
1995 Expositions personnelles
Décors de La Reine Didon : (Mise en scène H. Rostom). Festival de Carthage - Tunisie Installation : Haus der Kulturen der Welt - Berlin
Talisman : Mur fontaine Palm - Beach Tozeur - Tunisie Résidence. Atelier Sakal - Djerba Hymne Gravé — Institut Français. Barcelone
Expositions collectives :
Rencontres Africaines : — Centre culturel Français -Lisbonne — Centre Culturel Français - Nyamey —Centre Culturel Français – Cotonou
Bibliographie:
Le Testament de l'Ennemi, Etel Adnan, Rachid Koraichi - Edition Mensa -Madrid
L'hymne Gravé, Mahmoud Darwish, Rachid Koraïchi - Edition Mensa - Madrid
Salomé, Michel Butor, Rachid Koraïchi - Edition Editart - Genève
Cris Ecrits, Rachid Koraichi, Nicole de Pontcharra, Pierre Restany - Edition de Lassa - Bruxelles
Une Nation en l'Exil, Mahmoud Darwish, Hassan Massoudy, Abdelkebir Khatibi, Rachid Koraïchi - Edition Fondation Shoman - Amman
L'Enfant Jazz, Mohamed Dib, Rachid Koraïchi - Edition Mustapha Orif- Alger- Réalisation Frank Bordas - Paris
Lettres d'argile, Rachid Koraichi Nicole de Pontcharra, Roxanne Hodes - Editions Corinne Maeght - Nîmes
Koraichi, Textes de Nourredine Saadi, Jean-Louis Pradel - Editions Sindbad Actes-Sud - Arles Anthologie de la Poésie Arabe, Rachid Koraichi - Editions Mango - Paris
Pluie sur la Palestine, poème de Salah Stétié, Editions Al Manar, Neuilly/Seine, 2002 (70 ex sur Vélin d'Arches rehaussés d'une lithographie originale de Koraïchi, 25 x 75 cm format accordéon ; 1.000 ex. ornés d'un dessin du même artiste).
Couleurs de l'invisible, neuf nouvelles de Sylvie Germain accompagnées par Rachid Koraïchi (70 interventions graphiques), Editions Al Manar, Neuilly/Seine, 2002. 49 exemplaires de tête, au format 24,5 x 17,5 cm, tirés sur Velin d'Arches et rehaussés d'une gravure originale de Koraïchi ; 2000 exemplaires sur Arcoprint Edizioni.
www.almanar.com 

Quelques mots sur...Rachid Koraïchi 

"Artiste de renommée mondiale, Rachid Koraïchi, plasticien, axe son travail sur l’usage du signe, du symbole et sur la richesse de la lettre. Imprégné de culture soufie, son oeuvre toute de sérénité, de puissance et de liberté, se situe entre les profondeurs de la méditation et le dynamisme de la vie [...].
Bien qu’il ait grandi en Algérie dans les plateaux des Aurès, Rachid Koraïchi se situe d’abord comme un artiste sans frontières. La souffrance liée aux déchirements de la guerre, son installation à Paris, où il entre à l’école des Arts décoratifs puis à l’école des Beaux Arts, et où il vit encore aujourd’hui, ne l’empêchent pas de conserver l’Algérie dans son coeur : il y retourne souvent pour réaliser de nombreux projets. Celui qui reste profondément imprégné des leçons des maîtres soufis ne peut avoir de frontières 'ni dans son coeur ni dans sa tête'.
Comme il ne peut être question de nationalité dans son art, il ne peut être également question de calligraphie dans ses recherches : le signe et le symbole restent les chemins qui permettent de décrypter les choses intérieures et profondes, pas forcément logiques mais plutôt du ressort de l’émotion et de la poésie. Plus qu’un travail de peinture, ses installations visent à recréer des atmosphères et des mouvements de mots, de symboles, d’écriture et de signes.
Elles sont des passerelles suggestives, ouvrant avant tout sur le lien, destinées à nourrir notre monde intérieur, pour pouvoir affronter le monde extérieur avec une plus grande paix, sans être en rupture avec les autres. Ne voyant dans la vie que l’Art, le voyageur Rachid Koraïchi a séduit le monde, un univers en quête de rêve et de communion.
Ses oeuvres se trouvent aujourd’hui dans les collections publiques des plus grands musées de la planète."
Rachid Koraïchi se donne la liberté d’utiliser différents supports et différentes techniques, une diversité dont vous pouvez avoir un aperçu en visitant les pages suivantes, présentant quelques unes de ses réalisations :
- 7 Variations indigo (2002) (Musée national d’art africain de Washington )
- Le Chemin de Roses (2001) (Biennale d’art contemporain de Venise)
- La Tapisserie (1998), oeuvre réalisée spécialement pour la Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges. Avec une explication des formes et couleurs utilisées par l'artiste (cliquez sur « tapisserie »)
- Le Thé de l'absence (1995) (site de la Bibliothèque Nationale de France, exposition virtuelle « l’art du livre arabe aujourd'hui »)
- Le Jardin parfumé (1984) (dossier « Cultures d’Algérie » réalisé par France 5 à l’occasion de l’année de l’Algérie en France)

Rachid Koraïchi a également illustré de nombreux ouvrages, parmi eux :

 
L'oracle du prince / Rachid Koraïchi. -  A paraître
L'auteur accompagne le geste de 11 enfants de CP et CE1 grâce à la libre réinterprétation d'un conte égyptien et des contes de leurs origines. ©
Le rêve de la huppe / Anne Rothschild, Rachid Koraïchi. - Al Manar, 2005. - 76 p.-(Méditerranées)
Recueil de poèmes qui font entendre plusieurs voix : la huppe, le narrateur, la sulamite, l'amant et le choeur des filles de Jérusalem. ©
Eclats de mémoire : Beyrouth, fragments d'enfance / Georgia Makhlouf, Rachid Koraïchi. - Al Manar, 2005. - 94 p. -(Méditerranées)
Un roman sur l'enfance, avant la guerre du Liban, avant l'exil. Célèbre la ville de Beyrouth avec une émotion retenue.©
Jennine / Etel Adnan, Rachid Koraïchi. - Al Manar, 2004. - (Combats)
Poème de combat et de détresse écrit par cette romancière d'origine libanaise.©
Couleurs de l'invisible / Sylvie Germain, Rachid Koraïchi. - Al Manar, 2002. - 82 p. -(Méditerranées)
A travers neuf textes poétiques, l'auteur, rejointe par R. Koraïchi, poursuit sa quête métaphysique. La romancière et le peintre suggèrent, l'une par les mots, l'autre par les couleurs, le mystère de l'invisible.©
Pluie sur la Palestine / Salah Stétié, Rachid Koraïchi - Al Manar, 2002. - (Méditerranées)
Thrène (chant de deuil) pour la Palestine.©
Rûmi : le miroir infini / Mawlânâ Djalâl Od-dîn-Rûmi, Rachid Koraïchi, Marine Lostia. - Alternatives, 2001. - 126 p.
Rencontre entre un poète mystique du XIIIe siècle, fondateur de l'ordre des derviches tourneurs, et un artiste contemporain. Au travers de sept thèmes récurrents dans l'oeuvre du soufiste (la tolérance, la Création, le miroir, la poésie, la danse, la musique, l'amour) vient se refléter, comme un écho, le travail du calligraphe.©
Introduction et textes choisis par Marine Lostia.
le Testament de l’ennemi (Etel Adnan, Rachid Koraïchi, éd. Mensa, Madrid),
l’Hymne gravé (Mahmoud Darwich, Rachid Koraïchi, éd. Mensa, Madrid),
Salomé (Michel Butor, Rachid Koraïchi, éd. Édidart, Genève),
Une nation dans l’exil (Mahmoud Darwich, Hassan Massoudy, Abdelkebir Khattibi, Rachid Koraïchi, éd. Fondation Shoman, Amman),
l’Enfant-jazz (Mohammed Dib, Rachid Koraïchi, éd. Mustapha Orif, Alger, réalisation Franck Bordas, Paris),
Lettres d’argile (Nicole de Pontcharra, Roxane Hodes, Rachid Koraïchi, éd. Corinne Maeght, Nîmes),
la Poésie arabe : petite anthologie (Farouk Mardam-Bey, Abdallah Akkar, Rachid Koraïchi, éd. Mango Jeunesse et Institut du monde arabe, 1999),

D'autres ouvrages de Rachid Koraïchi ou auxquels il a contribué:

 
- Alep, voyage en soi(e) de Rachid Koraïchi
Pour les besoins de sa dernière exposition à Alger, remontant "la mémoire de l’indigo et des routes de la soie", Rachid Koraïchi est allé chercher l’inspiration dans la vieille cité d’Alep au nord de la Syrie, à la recherche de "traces de bleu sur cette route de l’Inde d’où venait l’indigo". "Car en Alep, note René Guitton, au fil des siècles, cette teinture avait été l’objet de nombreuses études dont certains secrets furent peu à peu révélés : indigo mêlé d’écorce de grenade avec addition d’eau de dattes ou de suc de raisin broyé ou de figues piétinées. Ces macération étranges conféraient à l’indigo d’Alep une haute réputation dans toute la Méditerranée."
René Guitton fait également observer que "Marseille, dès le XIIIè siècle, fixe un droit de douane sur l’indigo de Baghdad. Il est importé de Syrie ou de Chypre pour repartir vers l’Espagne, les Baléares et l’Afrique du Nord. Voilà l’or bleu reliant les ethnies et les peuples de la mer de Chine aux profondeurs d’Afrique".
A cette occasion, Rachid Koraïchi, qui a relu Les Chants de la recluse de Rabi’a, une mystique de l’islam du sud de l’Irak au VIIIè siècle, a conçu cette exposition comme un hommage, habillant ainsi "le souvenir de la sainte femme en guenilles des soies qu’elle n’a jamais revêtues".
 
- Tu es mon amour depuis tant d'années / Nancy Huston, Rachid Koraïchi. - Thierry Magnier, 2001. - 208 p.
Les dessins de Rachid Koraïchi mêlent figures symboliques et signes d'écriture. Ils inspirent les haïkus de Nancy Huston, consacrés à l'amour.Une promenade poétique. ©
Cote : POE HUST - Voir notre coup coeur...
 
- Les sept dormants : sept livres en hommage aux 7 moines de Tibhirine / Hélène Cixous, Sylvie Germain, Nancy Huston et al., Rachid Koraïchi. - Actes Sud, 2004. - 483 p.
Les écrivains H. Cixous, S. Germain, N. Huston, L. Sabbar, J. Berger, M.Butor et A. Manguel, ainsi que l'artiste R. Koraïchi rendent hommage aux sept moines assassinés au monastère de Tibhirine, en Algérie, par un groupe islamiste. ©
Cote : POE ANTH
A lire un entretien dans lequel Koraïchi explique la génèse de ce projet.
 
- La poésie algérienne : petit anthologie / Waciny Laredj, Ghani Alani, Rachid Koraïchi. - Mango-Jeunesse, Institut du monde arabe, 2003. - 38 p. - (Il suffit de passer le pont)
Réunit des poèmes algériens, berbères et touaregs : des textes de poésies classiques du XIIe siècle (Sidi Boumedienne Chu'aïb), des années de guerre (J. Sénac ou A. Gréki), de la poésie du renouveau des années 70  (R.Belamri ou Y. Sebti) et enfin les voix d'aujourd'hui (D. Amrani, M.Alloula). Pour mieux connaître la richesse historique et culturelle de l'Algérie.©
Section jeunesse - Cote : J POE ANTH ALG
 
- La poésie arabe : petite anthologie / Farouk Mardam-Bey, Rachid Koraïchi, Abdallah Akkar. - Mango-Jeunesse, Institut du monde arabe, 1999. - 46 p - (Il suffit de passer le pont)
Une sélection de 19 poèmes issus de la culture arabe.©
Section jeunesse - Cote : J POE ANTH ARA

Des ouvrages lui sont consacrés :

Koraïchi : portrait de l'artiste à deux voix. / Nourredine Saadi - Sindbad, Cérès, 1999. - 237 p. Epuisé.
Peintre et plasticien, Rachid Koraichi , né en 1947 en Algérie, dévoile dans un long et intime entretien avec le critique d'art et écrivain Nourredine Saadi, les sensations plus que les événements qui ont façonné l'homme et nourri l'imaginaire de l'artiste.©
Cris écrits : Rachid Koraïchi / Nicole de Pontcharra, Pierre Restany. - Lassa, 1991. – (Expressions d'artistes)
A travers une modernité exaltante et une vision contemporaine, Rachid Koraïchi, peintre algérien, retrouve une mémoire fertile, celle de l'écriture calligraphiée. Le bois, la soie, le parchemin, la céramique sont les supports de cette danse magique du trait.©
Signes et indigo, une oeuvre éphémère de Rachid Koraïchi (Jean-Louis Pradel, éd. Cérès et Actes Sud).

Pour davantage connaître Rachid Koraïchi:

Un article et un entretien, publiés sur le site Arab-art (« la vitrine de l'art arabe ») qui retracent le parcours de l'artiste, évoquant sa démarche et ses sources d'inspiration.
 

Rachid Koraïchi
Une architecture céleste pour le soufisme
De Maryline Lostia

Les partis uniques nous ont appris à nous voir comme des êtres uniques qui se croient incontournables, les seuls. Il faut occulter les autres pour rester les seuls et ainsi on reproduit de maniére mimétique les systèmes. Et l'acte de résistance consiste justement à éviter de tomber dans le panneau et dire qu'être artiste c'est être plusieurs et que personne ne détient la vérité.
Rachid Koraïchi [1]
L'écriture culte
Né en Algérie en 1947, dans la région des Aurés, Koraïchi appartient à une famille de tradition soufie. Cet élément est d'importance pour comprendre le lien sacré qu'il entretient avec l'écriture et les signes. Dès son plus jeune âge, son regard d'enfant parcourt, sans encore la lire, l'écriture arabe présente dans la demeure familiale sur des parchemins ornés d'enluminures, dans de vieux livres décorés d'arabesques. Livres merveilleux et mystérieux, soustraits aux mains de l'enfant, ce qui ne manque pas d'éveiller son attention...
Très tôt le matin , avant l'heure de l'école traditionnelle, la famille Koraïchi envoie le jeune enfant de trois ans à la Zaouïa. Le taleb invite les enfants à réciter les versets du Coran inscrits la veille en palimpseste sur le bois. Puis, le texte inscrit dans les mémoires est effacé de la planche, ainsi préparée pour recevoir le tracé d'autres lettres formées par les gestes appliqués de l'enfant, soucieux du kalame qu'il tient entre ses doigts qui pardonne peu les maladresses. Cet apprentissage précoce caractéristique de la culture arabo-musulmane, établit sans nul doute un lien profond à l'écriture.
Ce lien sacré est renforcé par le texte religieux lui-même. Dans le passage du Coran retraçant la Genèse, le monde advient à l'être par la parole divine. Le kaf et le nûn ordonnent la Création (ces deux lettres formant l'impératif de la Création, correspondent au "fiat" dans la tradition chrétienne) Dès lors, le pouvoir conféré à la parole par la tradition religieuse est immense. Les mots engendrent l'Être et la réalité de ce qui nous entoure.
Au commencement fut le signe, et il est plus que probable que l'humanité elle aussi commence avec les signes. Mêlés aux premières peintures rupestres du Tassili, des signes s'inscrivent; ils sont les premiers balbutiements de l'écriture. La beauté de ces oeuvres primitives de la période protohistorique fascine notre artiste.
Jamel Eddine Bencheikh parle d'écriture passion pour évoquer l'oeuvre de Koraïchi. Cette écriture passion s'entend en plusieurs sens. Elle s'explique par l'intérêt de l'artiste pour les textes de la tradition mystique, textes dont il reprend des bribes dans son oeuvre. Elle s'explique aussi par le travail croisé accompli avec ses amis Mahmoud Darwich, Mohamed Dib, Bencheikh, mais aussi René Char et Michel Butor, montrant ainsi que les cultures s'enrichissent et se nourissent de leur rencontre. "Dans l'espace de l'atelier, on est confronté à notre oeuvre. Mais en réalité, celle-ci est irriguée, elle est ramifiée par la réflexion et le travail des autres. [1] dit-il encore dans un entretien. Dans son ouvrage, prolifèrent aussi les caractères d'un alphabet personnel, investissant l'oeuvre d'une force novatrice où les lettres sont des signes, où les signes prennent vie sous forme de personnages (où l' on peut comprendre que l'être humain est signe parmi les signes, créé, nommé, comme les autres lettres porteur d'un message)
Cette vertigineuse multiplication des lettres et des signes donnent à voir l'ivresse des enchevêtrements; des échos multiples se répondent. L'artiste semble animé par la folie de la répétition. S'il en est ainsi, c'est parce que le monde spirituel est infini comme sa quête. Comment dès lors, des mots finis, des signes figurant la beauté désirée, pourraient-ils atteindre et cerner ce monde spirituel? Ainsi, les soufistes demandaient comment des mystères contemplés dans la vision extatique, pourraient être interprétés par des mots, des images ou des signes?

L'oeuvre de Koraïchi nous donne à voir deux aspects essentiels et contradictoires de la lettre ou du signe. La lettre, par les compositions infinies qu'elle engendre, crée la réalité et est la totalité. Mais cette totalité, quoi que nous fassions pour la retenir en répétant toutes ses combinaisons possibles, nous échappe, parce que cette totalité est infinie et trop riche, parce qu'aussi cette totalité est multiplicité.
Matières de mémoire
La civilisation arabo musulmane se caractérise par un amour du Verbe divin. Les sourates du Coran sont psalmodiées à l'infini. Cette étourdissante parole lyrique se recopie, s'incruste, se peint. Les calligraphies où les lettres s'animent d'une vie animale et végétale couvrent des papyrus, les frontispices des casbahs, des céramiques émaillées, des talismans de cuivre ou de bronze, les dômes des mosquées, les tapis de prière....Tout est support de la parole sacrée. Fier de cette tradition inscrite en lui, Rachid Koraïchi se distingue d'autres artistes par les supports qu'il utilise. Certes, la toile sur le chevalet n'est pas oubliée, mais son usage est rare. Au lieu d'énumérer les supports sur lesquels il a travaillé, il serait plus facile de se demander quels sont ceux qu'il n'a pas utilisé. Si les nuages, l'immensité de la mer ou le vent lui échappent en tant que supports sur lesquels il viendrait inscrire ses empreintes, ils viennent s'incarner symboliquement dans ses oeuvres. Par ailleurs, Rachid utilise le vol des oiseaux pour dessiner des chemins vers le ciel. Et ces chemins invisibles pour nous, entre ciel et terre, ont pour lui autant de réalité matérielle que les tracés d'une plume.
Dans d'autres oeuvres, il apprivoise la lumière. Et elle dessine pour lui des tracés éphémères. Ainsi, les ombres portées sur les murs de l'Eglise Ateneo Saint Basso retracent et multiplient ses ouvrages. Cette alliance avec le soleil permet à l'artiste de donner une autre vie à ce qu'il crée, comme si cette création une fois achevée s'animait d'elle- même pour engendrer d'autres oeuvres au fil du temps. Par exemple, ses personnages signes en acier se doublent de leurs ombres qui, autonomes, viennent se coucher sur le sol, se croisent et s'entrecroisent pour disparaître à la fin du jour et renaître finalement le jour suivant. Même la lumière et l'espace fonctionnent comme d'invisibles supports .
Renouant avec la tradition antique qui ne séparait pas l'artiste et l'artisan, Rachid Koraïchi célèbre les objets façonnés par les artisans. Il a souvent travaillé avec ceux dont il admire les procédés intemporels. Citons parmi beaucoup d'autres, les potiers de Jerba qui, par leur savoir faire ancestral, font naître de la terre des jarres dont la beauté simple nous séduit. Même admiration pour les travaux de la brodeuse Fadila Barrada de Casablanca, dont on peut admirer le travail sur les pièces de lin indigo exposées pour la biennale de Venise. [2] Vases, vasques de céramique, assiettes émaillées, tapis de laine, tissus de lin ou de soie ornés de broderie, kaftans revisités: toutes ses formes artisanales revivent, comme parées d'un tissage où les fils enroulés se déploient dans un tracé jubilatoire, se modèlent en phrases , en signes de l'univers de Koraïchi. Et dans cette immense variété des formes et des supports, l'unité de son style donne une identité propre à ses objets d'art.
Le koraïchite
Son nom le prédestinait à son oeuvre. Le koraïchite est, en effet, celui qui a le devoir par sa filiation, de transmettre le message coranique en délivrant le sens du message divin à travers une herméneutique. Son travail sur les signes l'attache à cette vocation ancestrale pour interroger les composants du texte eux-mêmes. Par cette quête, il tente de dégager au travers de son oeuvre un des sept sens ésotérique du texte sacré. Un des hadîth (parole sacrée) du prophète affirme: "Le Coran a un sens exotérique et un sens ésotérique. Ce sens ésotérique a lui même un sens ésotérique, ainsi de suite jusqu'à sept sens ésotériques." Son investigation amène Koraïchi à se pencher sur les premières traces d'écriture découvertes dans les célèbres peintures rupestres. Il s'attache aux signes et symboles qui ont traversé plusieurs civilisations, invente d'autres signes possibles. Cette démarche pourrait apparaître comme une curiosité. Pourtant, rapprochée d'une légende arabe, elle prend une autre dimension.
L'alphabet arabe était autrefois composé de toutes les lettres que nous connaissons et de sept autres lettres qui se sont perdues. [3] L'ensemble des lettres au grand complet donnait à celui qui les possédait le pouvoir de répondre à toutes les questions essentielles. La tradition raconte que sept de ces lettres sont tombées sous la table et ont disparues. Ce sont ces sept lettres qui nous font défaut pour déchiffrer le sens ultime de l'existence. Dès lors, la modestie nous invite à penser que le sens ultime nous échappe: la réalité comme le sens sont pluriels.
En filigrane, si la vocation du koraïchite est de transmettre le message coranique, son devoir est aussi de montrer ce que ce message n'est pas. L'islamisme, dans sa violence aveugle et sa lecture frustre et réductrice, n'est pas l'Islam. Si la tradition a interdit la représentation des images figuratives dans les mosquées, le dogme n'excluait pas cette figuration pour les artistes. L'Islam est une religion aniconiste et non pas iconoclaste. La représentation des images n'est pas prohibée, seule l'adoration de ces images est condamnée. Koraïchi, imprégné par la culture musulmane, ne peut que dénoncer les torsions que certains font subir à l'Islam. Restant profondément attaché à la beauté du message coranique, il redonne force à la tradition soufie qui, s'inspirant du Coran, est porteuse d'un message embellissant la vie par son aspiration à la tolérance et à l'ouverture.
Le chemin des correspondances
L'histoire de cette rencontre entre un artiste contemporain et Rûmî, mystique du treizième Siècle, fondateur de l'ordre des derviches tourneurs est l'aboutissement d'un long cheminement, riche en détours et en compagnons de route. Pour reprendre le titre d'une de ces expositions en hommage à René Char, Koraïchi est artiste à faire "chemin avec...", compagnon embellissant la voie, la démultipliant à travers un jeu de miroirs jusqu'à ce qu'un lieu désigne un autre départ, enrichi d'une nouvelle rencontre. Pour ce chemin conduisant à Rûmî, Koraïchi est accompagné de deux autres penseurs soufistes: Ibn Arabi et Attar. Au premier, Rachid Koraïchi a consacré une exposition itinérante "Lettres d'argile". Cette exposition commémorait l'oeuvre d'Ibn Arabi selon un itinéraire allant de Damas, lieu où il repose, pour reprendre en sens inverse le chemin de sa vie jusqu'à Murcie. Koraïchi a également rendu hommage à Attar, l'auteur de la "Conférence des oiseaux"; son installation dans les jardins de Chaumont en 1998 et 1999, révèle des voies invisibles tracées par le vol des oiseaux entre ciel et terre.
Attar et Ibn Arabi sont comme le fil d'Ariane menant à un lieu et à un homme. Cet homme est Mawlânâ Djalâl Od-dîn RÛMÎ. Historiquement, ces chemins entrecroisés ont une réalité. Lors d'un long voyage avec sa famille , le jeune Rûmî âgé de sept ans, rencontre Attar qui lui offre le "Livre des secrets". Rûmî conservera une grande admiration pour lui; de ce maître à penser, il écrit qu'il a parcouru les sept cités de l'Amour, signifiant l'achèvement de sa réalisation spirituelle.
Rûmî a t-il rencontré Ibn Arabi? La légende le veut. La rencontre spirituelle est seule indéniable. Ibn Arabi séjourne à Konya au cours de l'année 1210. Son enseignement se développe ensuite dans la ville grâce au plus influent de ses disciples, Saddredin al Qunawi. Ainsi, c'est à Konya que se transmet le flambeau de la pensée du maître. C'est à Konya aussi que furent conservés les manuscrits les plus fiables des oeuvres d'Ibn Arabi. Chargée d'un potentiel spirituel et esthétique permanent, point d'intersection des grandes figures mystiques ayant bercé en son sein la civilisation hittite pour recueillir deux mille ans plus tard, l'un des plus fervents disciples du Christ, Saint Paul, cette ville sacrée atteint son apogée au Treizième siècle dans un climat exceptionnel d'échanges entre diverses confessions religieuses. Cette ville symbole de l'ouverture et de la tolérance est celle où s'installe la famille de Rûmî et où il fondera plus tard, l'ordre des derviches tourneurs.

L'inépuisable monde spirituel de Rûmî retiendra l'artiste Koraïchi pour longtemps. Une première exposition à Ankara en Décembre 99, "le Chemin de roses", présentait 28 vasques d'ablution, ornées des textes de Rûmî et de symboles propres à sa pensée. Une autre exposition au Maroc, intitulée "Chemin de roses II", présentait des bandes de lin brodées des paroles de Rûmî, 28 sculptures d'acier de 98 cm et 98 signes-symboles de 28 cm. L'artiste joue sur l'entrecroisement des ombres projetées symbolisant le caractère éphémère de notre vie, contrastant avec la permanence et la stabilité de l'Humanité toujours debout dans le soleil. Cette dernière installation dans l'Eglise Ateneo Saint Basso pour la biennale de Venise, rassemble les différents travaux exécutés en hommage à Rûmî depuis prés de deux ans. Que cette Eglise ait été choisie pour abriter en son sein le couronnement de l'hommage à Rûmî, illustre parfaitement l' esprit de tolérance et de conciliation des différentes religions propre au fondateur de l'ordre des derviches tourneurs.
Rûmî et les chants du miroir
Dans l'oeuvre du fondateur de l'ordre des derviches tourneurs, une place essentielle est accordée aux diverses formes artistiques que sont la poésie, la musique et la danse. Si les arts sont l'objet d'une admiration constante c'est parce qu'ils sont autant de moyens d'accéder au divin, autant d'intermédiaires nous permettant d'approcher la beauté de l'Etre. Pour mieux comprendre cette pensée, il faut considérer Dieu comme l'Artiste Créateur par excellence. La création du monde est l'oeuvre vivante du plus grand artiste, mais Dieu en créant le monde ne fait rien d'autre que créer un miroir. Conformément au hadîth qudsi (Parole sacrée) où Dieu dit: "J'étais un trésor caché et je désirais être connu. Je créai le monde pour être connu de lui" [4]
Rûmî voit dans l'acte Créateur, la volonté de communiquer Sa transcendance: "L'Artiste montre son talent afin qu'on croit en lui et reconnaisse ses capacités." [5] Mais , si le monde est miroir épiphanique dans lequel vient se refléter la gloire de l'Etre, ce monde lui-même est "divinisé" puisqu'il reflète la Beauté divine. "la totalité des formes n'est qu'un reflet dans l'eau de la rivière: si tes yeux sont dessillés, tu sauras qu'en réalité elles sont toutes Lui;" [61] Ainsi, l'immanence et la transcendance ne sont pas séparées: elles sont des aspects complémentaires de la même Réalité.
L'artiste-miroir
Dans la mystique de Rûmî, l'artiste dévoile la beauté de la Création, nous rapprochant ainsi, de l'Etre. Le meilleur artiste selon Rûmî, est le plus apte à refléter la Création. Cette passivité de l'esprit artistique contemplateur de beauté est illustrée par une parabole qu'il expose dans son Mathnawî: un sultan, ayant à choisir les meilleurs artistes, met en concurrence les Chinois et les Grecs en leur donnant à chacun un mur opposé à décorer. Un rideau les sépare. Les Chinois déploient tous leurs talents, tandis que les Grecs jour après jour, lustrent inlassablement le mur. Une fois le rideau levé, c'est le reflet des fresques des Chinois sur le mur poli des Grecs qui emporte l'admiration. Les Grecs sont les artistes authentiques pour Rûmî; la pureté du miroir évoque leurs coeurs capables de recevoir d'innombrables images. Comme l'artiste, "le saint parfait conserve dans son sein l'infinie forme sans forme de l'Invisible reflété dans le miroir de son propre coeur." [7]
Ainsi, l'artiste est miroir de la transcendance: par les reflets qu'il crée, il nous permet d'approcher la Beauté de l'Etre. Cette contemplation est précieuse. Elle accoutume nos regards à l'image d'une Beauté supérieure, Beauté inaccessible parce qu'Elle exigerait une pureté trop grande de nos regards. L'artiste est médiateur. Cette conception de la création artistique comme médiatrice ne pouvait que séduire le koraïchite.
La tradition religieuse exigeait que les versets du Coran et les textes des mystiques soient écrits comme s'ils se reflétaient dans un miroir afin que le sens soit voilé avec sagesse à ceux qui ne le comprennent pas. Accéder au sens du texte exige ainsi un effort de concentration et de purification; la parole sacrée est trop précieuse pour se livrer immédiatement.
Rachid Koraïchi est fidèle à cette tradition. Il l' utilise ici pour les textes de Rûmî. Accompagnant ce grand mystique, il réfléchit certains fragments de ses poèmes.
Si pour Koraïchi, la création artistique est essentiellement volonté de se faire miroir de la beauté et de la culture qui nous entoure, il y a aussi chez lui, la tentation d'un démiurge qui donnerait vie à ce qu'il crée. L'effet de miroir est utilisé dans de nombreuses oeuvres qui pourraient presque, si on les pliait selon une ligne verticale placée en leur centre, se superposer comme se superpose la paume de notre main droite sur son reflet qu'est la paume gauche, comme aussi chaque être vivant porte à sa gauche le reflet de sa partie droite. L'artiste s'efface devant cette beauté recréée qui, par le jeu des miroirs s'anime de son propre mouvement.
Toutes les formes artistiques sont autant de moyens d'accéder à la transcendance ou de saisir l'unité de la Création à travers une sympathie universelle. La méditation religieuse du Coran ou la connaissance rationnelle ne nous donnent pas un accès privilégié à l'Etre. En revanche, la musique, la poésie et la danse sont autant de témoignages sensibles de la grandeur du Créateur , mais aussi un mode de communion auquel toute la Création participe.
Métaphysique des arts
La musique, telle qu'elle est envisagée par Rûmî, est participation mystique, mise au diapason d'un cosmos sacralisé où tous les êtres, toute la Création, célèbrent les louanges de Dieu. Ainsi l'univers tout entier s'associe pour chanter la joie triomphale de la Création: "Je vois les eaux qui jaillissent de leurs sources (...) les branches des arbres qui dansent comme des pénitents, les feuilles qui battent des mains comme des ménestrels." [8] Célébration de la création à l'égard de son Créateur, la musique est aussi acheminement: l'échelle musicale symbolisant l'ascension de toute la Création: "Du moment où tu vins dans le monde de l'existence , une échelle fut placée devant toi pour te permettre de t'évader. D'abord tu fus minéral, puis tu devins plante; ensuite tu es devenu animal; comment l'ignorerais-tu? Puis tu fus fait homme, doué de connaissance, de raison et de foi.
Considère ce corps tiré de la poussière: quelle perfection il a acquise." [9]
Ainsi même le minéral participe, au plus bas de l'échelle de la gamme, à un chant qui s'élève jusqu'à la perfection de l'homme. Mais, cette symphonie se laisse aussi interpréter comme l'écho de la voix divine qui se répercute du macrocosme au microcosme.
A cet art fugace, le plus beau parce que le plus métaphysique, Rachid Koraïchi est sans nul doute sensible. Même si elles paraissent rudimentaires car porteuses d'une seule note, les vasques d'ablution sont comme des coquilles de porcelaine qui charment l'oreille de l'artiste. De la voix de la porcelaine qui résonne comme un diapason, aux chants multiples et spontanés des oiseaux pour lesquels il crée un jardin en hommage à Attar, ce sont tous les sons de l'échelle des êtres qui viennent entourer la création de Koraïchi. [10]
Si la musique est célébrée, la poésie l'est également. Les textes de Rûmî, que ce soient les "Odes Mystiques", son "Mathnawî" ou le "Livre du dedans", sont avant tout des oeuvres poétiques. La poésie est création musicale , à laquelle vient s'associer la création d'images. La transcendance ne se dit pas, elle se célèbre poétiquement ou se psalmodie dans la prière: elle est musicalité du Verbe. Il en va de même pour l'écriture qui se calligraphie ou se brode de fils d'or afin de rendre hommage au texte.
Ainsi Rachid Koraïchi retranscrit le texte de Rûmî en le répétant à l'infini, comme si le poème prenait la forme d'une prière ou d'une incantation au divin.
Inséparable de la musique, la danse est plus que toute autre forme artistique liée à Rûmî, fondateur de l'ordre des Mawlavîs. Que la danse soit un art permettant d'entrer en communion avec le divin surprend d'abord. L' enveloppe charnelle n'est-elle pas cette éternelle prison de l'âme, qui par sa pesanteur nous éloigne de la spiritualité? C'est oublier que le corps participe de la Création; il est le point d'ancrage de l'esprit dans le monde. Les mains du derviche tourneur, l'une tendue vers le ciel, l'autre tournée vers la terre, évoquent la position centrale de l'homme. "Considère ce corps tiré de la poussière: quelle perfection il a acquise." [9] Ainsi le corps humain marque l'ascension réalisée eu égard aux règnes végétal et animal. La danse des Mawlavîs fête symboliquement l'ensemble de la Création, du macrocosme au microcosme. Son mouvement décrit le système solaire dans une ronde cosmique à l'intérieur de laquelle chacun, semblable à une planète, tourne sur soi; mais la danse décrit également l'ascension réalisée par l'Être. Si l'on interroge les Mawlavîs sur le secret de cette danse circulaire, ils répondent qu'elle est le secret de l'origine et du retour , nous conviant à retourner d'où nous venons avec sérénité. Dans le mouvement doux et reposant de la danse, la mort perd son caractère tragique, car lorsqu'ils se débarrassent du manteau noir et de la toque symbolisant la tombe, c'est pour, vêtus de blanc, dans un ultime dépassement , accéder à l'ordre angélique: "Quand tu auras voyagé à partir de ta condition d'homme, sans nul doute, tu deviendras un ange. Quand tu en auras fini avec la terre , ta demeure sera le ciel. Dépasse le niveau de l'ange: pénètre dans cet océan, afin que ta goutte d'eau devienne une mer plus vaste..." [11] La mort est belle et légère comme une danse qui, en son mouvement, nous porterait plus haut.
Même sagesse, même acceptation souriante de tous les mouvements de la vie chez Rachid Koraïchi. Que ses mouvements soient l'expression des désirs et pulsions ou ceux de la douleur, son acquiescement se résout dans un amor fati sans résignation aucune, à ces désordres qui ordonnent le cours de notre existence sensible.
Cette apologie de la danse mystique est reprise par le peintre et sculpteur. Fixer le mouvement des derviches tourneurs dans l'acier et à l'intérieur des vasques, faire de la danse une suite d'immobilités successives qui créent un rythme, est le tour de force réalisé par R. Koraïchi. L'observateur attentif retrouve cette animation circulaire dans les dessins: le point, symbole de l'Unité de l'Être, en tournant très vite, va donner naissance à des lignes concentriques, comme la pierre jetée dans l'eau dessine des ondes en sa surface. Ces cercles sont autant de strates qui se donnent à gravir afin de parcourir l'échelle universelle de la Création. Toute l'exposition reprend le point et les cercles comme un refrain, rappelant que le monde et l'homme, en leurs mouvements le long du cercle de l'existence, doivent leur apparition à la manifestation de l'Essence divine. Les lignes des dessins s'inscrivent sur un fond pour lequel Rachid Koraïchi a choisi le bleu évoquant ainsi les voûtes du ciel décrites par Rûmî. Le bleu indigo est repris pour le tissage des bandes de lin brodées d'or. Le clin d'oeil au célèbre Coran bleu exposé dans la ville de Kairouan, est manifeste. De même que les sourates du Coran Bleu sont calligraphiées en lettres d'or, ici une multitude de fils d'or s'entrecroisent en des lettres brodées afin de souligner la beauté du message transmis par Rûmî. La position centrale de l'homme est figurée par la présence des Mawlavîs découpés dans l'acier et qui, grâce à la virtuosité de l'artiste, s'animent du mouvement cosmique qu'ils célèbrent.
"La foi toute entière est plaisir et passion" Rûmî
Koraïchi et Rûmî sont liés par une vision mystique de l'amour semblable. La distinction chrétienne entre un amour de concupiscence et un amour de bienveillance, ce fossé entre l'amour sensuel, laid parce qu'attaché au sensible, et une forme d'amour supérieure, est une coupure arbitraire . Pour Rûmî, le plaisir n'est pas plus méprisé que la chair: l'un et l'autre sont parties de la Création. "Heureuse l'âme qu'on éveille du sommeil par des caresses! Ces caresses la rendent joyeuses, elle goûte ce plaisir." [12] La séparation entre l'âme et le corps n'opère pas. Le plaisir "charnel" engage l'être tout entier, se mêle au plaisir esthétique aussi. Or, être captivé par la beauté, c'est répondre à notre vocation:
"Ses deux yeux pareils aux gazelles capturent les lions,
Ils font pleuvoir sur moi une pluie de flèches.
L'arc de ses sourcils et la flèche de ses cils,
Attestent que c'est lui le maître de ma vie.
Si je suis troublé par ses cheveux épars,
C'est que leur parfum est plus grisant que l'ambre et le musc.
Si mon âme se cache dans sa chevelure et s'y mêle,
C'est qu'elle est retenue captive dans les chaînes de ses tresses." [13]
Lorsque Rûmî dit de Attar qu'il a parcouru les sept cités de l'amour, il y a lieu de penser que de même qu'il existe une échelle dans la création, l'Amour offre différents niveaux: "l'amour est la pierre philosophale qui opère des transmutations; il transforme la poussière en un trésor de sens spirituel". [14]
Le lecteur de culture occidentale ne peut qu'être frappé, au premier abord, par le dépouillement égocentrique opéré par l'amour. S'il y a transmutation, celle-ci va dans le sens d'un effacement de l'individualité. L'amour ne s'adresse pas à une personne particulière, il est amour des qualités qui se présentent. Il n'y a pas demande d'être aimé pour soi, comme individu, parce que celui qui aime appartient à l'Amour et renonce à soi en tant qu'être particulier. "Sois enivré d'amour, car l'amour est tout ce qui existe; sans amour, nul n'a le droit d'entrer chez le Bien-aimé. Ils disent: "Qu'est-ce que l'amour?" Réponds: "Le renoncement à la volonté propre". [15]
"Celui-là qui s'est dévoilé le mystère de l'amour,
Celui-là n'est plus, car il s'est effacé dans l'amour." [16]
On retrouve cette négation de l'individualité et cette éternité dans les sculptures d'acier de l'installation pour la biennale de Venise. Ces formes en acier qui se dressent dans la lumière semblent détenir l'éternité. Mais, ce qui est inaltérable, c'est l'Etre ou la génération. Il y a une rupture entre la solidité de l'humanité qui reste debout dans le soleil et les traces fragiles de ces êtres qui se meuvent sur le sol par le jeu des ombres projetées, traces qui s'effacent parce que les individus se succèdent. "Quelles que soient les circonstances, il y a continuité." comme le dit Koraïchi.
Les ombres s'entrecroisent dans un mouvement qui les couchent sur le sol. Par le jeu des ombres, elles s'entrelacent et se confondent. Le soleil est l'amour, il rend possible cette proximité, ces entrecroisements. Mais , par le même mouvement, les ombres des sculptures d'acier se couchent définitivement sur le sol, mais qu'importe puisque l'humanité se dressera toujours au seuil du présent en appelant d'autres ombres projetées par la lumière du soleil. Pourtant, cette éternité de l'éphémère est à la fois objet de crainte et de fascination.
Conclusions
L'alliance entre le poète mystique et l'artiste s'épanouit dans un égal envoûtement pour les arts. Si Rachid Koraïchi intègre d'autres formes artistiques dans ses installations , c'est afin de nous montrer la richesse de leurs rencontres. Même inclination chez Djalâl al-dîn Rûmî pour qui l'esthétique ne saurait être séparée de la métaphysique au sens où l'art est acheminement vers le divin: notre regard n'étant pas assez pur pour se tourner directement vers la lumière divine, la beauté sensible de ce qu'Il éclaire est un intermédiaire nous laissant présager de sa Beauté.
"La vie, c'est l'art" disait simplement Koraïchi dans le livre qui lui est consacré. En effet, la vie n'est jamais belle, seules ses images le sont , une fois transfigurées par le miroir de l'art et de la métaphysique. Cette leçon de Schopenhauer, Koraïchi l'embrasse pleinement; pour que notre vie soit digne d'être vécue ou pour ne pas périr, il nous faut la beauté salvatrice d'une transcendance se penchant sur nous ou la belle illusion vitale qui, par la fascination qu'elle exerce, nous arrache au monde profane. Démiurge talentueux, Rachid Koraïchi crée lui-même cette beauté qui lui est essentielle, afin d'enchanter, l'espace d'un instant, notre sensibilité esthétique.
Nos yeux s'attachent aux signes de son univers, la musique de l'église nous enveloppe de l'atmosphère mystique propre au soufisme. Et l'odorat lui aussi est convié pour cette célébration : l'eau de rose versée dans les vasques d'ablution nous invite à prendre part à une autre forme de raffinement.
Un instant de cette hymne esthétique par lequel nous échappons à la pesanteur de nos existences, est un instant d'éternité.

Honfleur, Mars 2001
Maryline Lostia

Notes :
1. 1. Extrait d'un entretien accordé au magazine TASSILI, Alger, Août 98
2. Pour son travail avec les artisans: citons la participation de B. Perkins qui a tissé à Marrakech les pièces de lin indigo, et celle des ateliers de métallurgie Delattre- Levivier, où les statues d'acier et les symboles-signes ont été réalisés. De nombreuses autres pièces pour ce projet et d'autres expositions ont été réalisées dans l'atelier de Slah Zidi à Tunis.
3. Pour toute la symbolique du chiffre 7 dans l'oeuvre de R. Koraïchi, cf. KORAÏCHI Ed. Actes Sud
4. Cité et expliqué par Rûmî, Mathnawî, p 994, 995, Ed du Rocher
5. Rûmî. Le livre du dedans, Ch 5, p 46, 47, Ed. Sindbad, Eva de Vitray Meyerovitch
6. Mathnawî, VI, 3138 , p 1572
7. Mathnawî, Livre I, Vers 3470, p 265, Ed du Rocher, Trad. Eva de Vitray Meyerovitch.
8. Mathnawî, IV, 3265-3268, p 1039
9. Rûmî, Odes Mystiques, p 322, Ed. Klincksieck, Trad. Eva de Vitray Meyerovitch et Mohammad Mokri
10. Confer aussi pour la relation à la musique, les Nuits d'encens, à Carthage en 1993, nuits étoilées des voix de El Azifet, Allagh, Imzad, Fatima Miranda, Sebiba et Tehemet. Pour le projet Salomé au Centre Georges Pompidou en 1990: chant a cappella d'Houria Aïchi pour la danse des sept voiles.
11. Odes Mystiques, Ghazal II, p 322
12. Odes Mystiques, § 565, p 193
13. Odes Mystiques, §362, p 161
14. Odes Mystiques, §822, p 224
15. Odes Mystiques, §455, p 175
16. Odes Mystiques, §828, p 229
© Texte: Maryline Lostia
Une architecture céleste. Publié dans: Authentic / Ex-Centric, Conceptualism in Contemporary African Art. Ed.: Salah M. Hassan et Olu Oguibe. Forum for African Arts, 2001
Nous remercions les éditeurs ainsi que l’auteur pour l’autorisation de publier ce texte dans notre magazine online.
 
Maryline Lostia
Enseigne la philosophie à Casablanca. Auteur de plusieurs essais et textes de catalogue sur Rachid Koraïchi, entre autres : "Le Chemin de Roses, Hommage à Rûmi", Centre Culturel d'Ankara ; le texte du catalogue de l'exposition "Mesguish" pour la Galerie Fine Art à Sidi-bou-Said, Tunisie, 2000 ; "Lettres d'Argíle: Hommage à Ibn Arabi", texte du catalogue sur l’œuvre de Koraïchi, exposition: "Unpacking Europe", Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam, 2001. Publication aux Editions Alternatives, Paris: "Rûmî ou le Miroir Infini" (introduction et choix de textes), 2001

Impressions

Rachid Koraïchi a grandi au contact de la tradition soufie éprouvant dès l’enfance une fascination pour la danse du trait dans les vieux manuscrits et les talismans. Mais si son oeuvre puise dans le fonds culturel d’une tradition de la calligraphie arabe, Koraïchi "pulvérise les textes, éparpille les mots, pour ne garder que des fragments, des marques, les mots orphelins en une langue nouvelle", note à son sujet le poète Jamel-Eddine Bencheikh.

Chez Rachid Koraïchi "l’écriture est la vie", ajoute pour sa part le critique Pierre Restany. Selon lui, l’artiste, qui recourt à différents supports et techniques dont la soie, le parchemin, l’argile, le granit, l’acier, la gravure et la lithographie, "se sent libre d’utiliser tous les supports qui jalonnent l’entier parcours existentiel de l’islam. Les objectivités s’envolent aisément du parchemin pour venir orner, justifier, nommer, transcender le cuivre, l’ivoire, le bois, la céramique".

Le plasticien a suivi l’enseignement de l’Ecole des Beaux-Arts d’Alger, puis de Paris, de l’Ecole des Arts décoratifs et enfin de l’Institut d’Urbanisme de l’Académie de Paris.
Représenté dans une quinzaine de musées et collections publiques, Rachid Koraïchi expose régulièrement, depuis 1970, dans différents musées et fondations à travers le monde. Il a également illustré de nombreux ouvrages parmi lesquels Le Testament de l’Ennemi d’Ethel Adnan, L’Hymne Gravé et Une Nation dans l’Exil de Mahmoud Darwich, Salomé de Michel Butor, Hassan Massoudy et Abdelkébir Khatibi et L’Enfant Jazz de Mohammed Dib.
Après avoir longtemps résidé à Sidi Boussaïd en Tunisie, Rachid Koraïchi vit aujourd’hui à Paris.

Voyages d’artistes - Algérie 03
 
"Voyages d’artistes - Algérie 03" réunissait "vingt-trois artistes de générations, de notoriétés, d’origines et de cultures diverses qui, entre exil et asile, ont l’Algérie en partage et la Méditerranée pour horizon "géo-poétique". Sur le thème de la rencontre, l’exposition déclinait photographies, vidéos, dessins, peintures, sculptures et installations ; "autant de confrontations où s’inventent un langage de fragments et les séquences d’un récit".
Pour Jean-Louis Pradel, commissaire de l’exposition, "Le kaléidoscope proposé par ces "voyages d’artistes" donne à voir le beau désordre de vingt-trois propositions singulières. De quoi, par la loi du nombre, excéder les schémas formalistes ou stylistique pour leur préférer une complexité vivante : celle d’une image consentie de la multitude". (photo Carrefour Alger-Evian, 26 avril 1961 de Jacques Villeglé, © Paris-Musées/Karin Maucotel, 2003)
 
Artistes et oeuvres exposés
 
Ianna Andréas
...et la vie continue, 2003, photographies
Née en 1960 à Athènes. Vit et travaille à Ivry-sur-Seine.

Kader Attia
Correspondance, 2003, Diaporama
Né en 1970 à Dugny. Vit et travaille à Paris.

Nadia Benbouta
La Table des négociations, 2003, Installation de tableaux sur papier peint
Née en 1970 à Alger. Vit et travaille à Paris depuis 1994.

Samta Benyahia
Constantine de mon enfance, 2003, Installation
Née en 1949 à Constantine. Vit et travaille à Paris.

Ammar Bouras
Un aller simple, 2003, Vidéo
Née en 1964 à Ouled Yahia (Jijel, Algérie). Vit et travaille à Alger.

Philippe Cognée
Ville blanche ; Médina ; Médina n° 2, 2003, Peinture à la cire sur toile
Né en 1957 à Nantes. Vit et travaille à Nantes

Electronic Shadow (créé en 2000)
Ex-île, 2003, Installation multimédia
Naziha Mestaoui, architecte belge née en 1975
Yacine Aït Kaci, designer multimédia français né en 1973

Ghazel
Mariage blanc, 2003, Dyptique affiches / photographies
Née en 1966 à Téhéran. Actuellement en résidence à Paris.

Rachid Koraïchi
Les Priants, 2003, 98 calligraphies en acier, 1 stèle en marbre
Né en 1947 à Aïn Beïda (Algérie). Vit et travaille à Tunis et Paris.

Ange Leccia
Traversée, 2003, Vidéo
Né en 1952 en Corse. Vit et travaille à Paris

Hiroshi Maeda
En oubliant le passé..., 2003, Photographies transparentes sur feuilles lumineuses
Né en 1966 à Fukui au Japon. Vit et travaille à Ivry-sur-Seine.

Tarik Mesli
N° 31 Import Export, 2003, Installation
Né en 1968 à Alger. Vit et travaille en France.

Daniel Nadaud
Ici les seaux de l’eau de là, 2003, Chariot, matériaux divers, fourche et seaux, dont 8 en porcelaine blanche

Yazid Oulab
Sous le signe du souffle ; Capillarité I et II, 2003, Installation avec vidéo et papiers huilés
Né en 1958 à Constantine. Vit et travaille à Marseille.

Ernest Pignon-Ernest
Parcours mémoire Audin, 2003, Photographies d’un collage de sérigraphies à Alger en mai 2003
Né en 1942 à Nice. Vit et travaille à Paris.

Bernard Rancillac
Femme d’Alger, 1998 ; Le Sommier, 1998 ; Code-barre Algérie, 1998, Acrylique sur toile, croisillons et branchages, sommier et outils, projection
Né en 1931 à Paris. Vit et travaille à Paris.

Sedjal Mustapha Sadek
Echos & Chaos, 2003, Installation, video et matériau divers
Né en 1964 à Oran. Vit et travaille à Clichy-la-Garenne.

Sélim Saïah
Le Sentiment étranger ; France amère ; Trilogie algérienne, 2003, Huile sur toile
Né en 1953 à Annecy. Vit et travaille à Paris.

Zineb Sedira
Retelling Histories, 2003, Vidéo
Née en 1963 à Gennevilliers. Vit et travaille à Londres.

Karim Sergoua
Souvenir d’Algérie ; Constat I et II, 2003, Installations
Né en 1960 à Alger. Vit et travaille à Alger.

Jacques Villeglé
ONB, Les Jardins des Lawrence, avenue de la résistance, Pau, mars 1999 ; 36è anniversaire du cessez-le-feu, Guerre d’Algérie, mairie du XIIIè, 9 septembre 1998 ; Carrefour Alger-Evian, 26 avril 1961, « Décollages » marouflés sur toile
Né en 1926 à Quimper. Vit et travaille à Paris et in situ.

Kamel Yahiaoui
Les Chercheurs de jour ; Ma mère ; La Valise, 2003, Peinture/tenture, encres sur papier, valise et boîtes d’allumettes
Né en 1966 à Alger. Vit et travaille à Paris.

Zoubir Hellal
Portraits d’arrondissements avec Bouret, 2003, Installation, cinq peintures et un tabouret
Né en 1952 à Sidi Bel Abbès. Vit et travaille à Alger
 
(*) : Données trouvées sur le Net